»J'attends un de mes amis; mon vieux castel va l'effrayer, son aspect est sombre; la nature et le pays sont superbes; mais je crois que ce sont des beautés dont il fera peu de cas. J'aime cette tristesse et cette solitude. J'éprouve une joie mélancolique à me sentir séparé du monde entier; l'imagination la plus froide deviendrait poétique, en face de cette belle nature.
»J'habite une des vieilles tours du château. Ma fenêtre donne sur de magnifiques prairies en fleurs; au milieu coule l'Indre; l'horizon tout autour est fermé par des bois et des forêts splendides. Je voudrais être peintre, je vous enverrais des croquis de mon castel. On aime à deviner l'intérieur des gens auxquels on pense, on les suit presque de loin.
»Enfin, ma chère enfant, ma vie est maintenant tout autre, et je tâche d'oublier un passé trop entraînant.
»Adieu, ma pauvre amie, pardonnez-moi mon bavardage, en raison du plaisir que j'ai à causer une dernière fois avec vous. Soignez-vous bien; gardez-moi une bonne place dans votre souvenir.
»Je vous embrasse.
»ROBERT.»
Cette lettre me brûlait les doigts et les yeux; je cherchais un mot de tendresse, je n'y trouvais qu'indifférence et raison.
—Allons, me disais-je en larmes, tout est fini. Tout ce que j'ai fait d'efforts est perdu. Rien qu'en lisant son nom, je sens que je l'aime plus que jamais! Que vais-je devenir?
Marie entra, elle m'annonça que sa mère arrivait dans deux jours. La pauvre fille m'était si attachée qu'elle pleurait quand elle me voyait du chagrin; elle cherchait à me consoler. J'avais un peu de fièvre, je restai au lit.
Sa sœur était sortie sans rien lui dire; elle lui avait pris son plus beau bonnet, son tablier de soie. Marie était inquiète. C'était avec raison, car elle ne rentra pas, elle s'était sauvée. Sa mère arriva. C'était, je crois, son approche qui l'avait fait fuir; elle avait dit à sa sœur qu'elle ne voulait pas retourner avec sa mère. La pauvre femme, qui ne l'avait pas vue depuis longtemps, partit toute triste pour Choisy-le-Roi, où on l'attendait.