Quand je disais: «ils avancent,» le pauvre vieillard riait, me serrait les mains! Quand je les perdais de vue, il me poussait et semblait me faire un reproche, comme si je les eusse empêchés d'avancer.
—Les voilà! je les revois! ils luttent avec peine, mais ils avancent!
Il m'attirait à lui, me serrait presque dans ses bras, et me disait:
—Regardez, mon enfant, regardez bien!
Cent fois, je les crus coulés. Ils étaient assez près pour que je les visse rouler comme une plume, monter, descendre! Ils étaient près, mais sans pouvoir aborder. Deux heures se passèrent ainsi, deux heures d'angoisse. Enfin, ils arrivèrent, pâles, défaits, brisés par la fatigue et par l'émotion.
Le vieillard me quitta, courant aussi vite que ses jambes le lui permettaient, pour aller embrasser un beau grand jeune homme, qui pouvait avoir vingt-cinq ans. Je me disais en le voyant partir:
—Ingrat comme un enfant! il ne me remercie pas d'avoir partagé ses terreurs.
Mais le soir, à table d'hôte, il vint se mettre près de moi. Son fils me remercia de l'intérêt que je lui avais porté et du service que j'avais rendu à son père.
Je m'étais trompée: au lieu d'une conquête, j'en avais fait deux. Le père n'avait pas cessé de parler de moi! Il me trouvait charmante, adorable! J'étais jolie! je vous ai dit qu'il avait la vue basse! J'avais un esprit d'ange! je ne lui avais pourtant dit que quelques mots, mais je les avais répétés à satiété:
«Ah! les voilà, ils sont sauvés! Ah! mon Dieu, je ne les vois plus! Si, les voilà! ils avancent!»