Le fils avait sans doute l'habitude de penser comme son père. Il devint plus qu'assidu, et, au bout de deux jours, il me déclara tout net qu'il était amoureux fou de moi.
Jean voyait bien ce petit manége, et, ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'il le protégeait en se retirant. Il détestait Robert; il se serait sacrifié à tous mes caprices pour me faire oublier un seul nom, un seul souvenir.
Mon naufragé n'avait pas grand esprit; il commençait à m'ennuyer beaucoup! Il m'écrivait de si drôles de lettres que je ne pouvais m'empêcher de lui rire au nez. Quand je le rencontrais, il voulait toujours m'enlever, ou par terre ou par mer, cela lui était égal; il ne parlait de rien moins que de m'épouser, sûr, me disait-il, que son père lui pardonnerait un amour que lui-même avait fait naître. N'étais-je pas l'ange qui l'avait sauvé des flots par mes prières? Pourrait-il repousser celle qui avait sauvé la vie de son fils?
Je dis à Jean que je voulais dîner chez moi. Il me demanda pourquoi je ne voulais plus descendre. Je lui répondis que le père et le fils étaient fous; qu'ils voulaient absolument faire de moi un ange; qu'ils méditaient un enlèvement, ce qui m'obligeait à prendre des précautions, pour ne pas les exposer à une si mauvaise capture.
—Je croyais que cela vous amusait? dit Jean.
—Je ne m'amuserai jamais aux dépens des gens qui m'aiment; si je fais souffrir quelqu'un, ce sera involontairement.
Je le regardai en disant ces mots, car ils étaient à son adresse. Il ne répondit rien.
Jean avait un ami au Havre. Après dîner, il me demanda la permission d'aller le voir une demi-heure.
Il était à peine sorti que la porte s'ouvrit. Je crus que c'était lui qui revenait; je ne quittai pas même ma lecture. J'entendis donner un tour à ma serrure; je me retournai, et je vis mon naufragé, plus pâle que le jour où il était revenu de sa promenade.
—Pourquoi n'êtes-vous pas descendue dîner?.. me dit-il d'un air effaré; vous me fuyez, n'est-ce pas?..