Il était vraiment effrayant. Je crus prudent de lui parler doucement; je lui dis que je n'étais pas descendue parce que j'avais mal à la tête.

—Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu?

L'aplomb naïf avec lequel il démasquait ses petits plans de tyrannie m'étonna tellement, que je fus quelques minutes sans savoir que répondre. Il reprit:

—Vous n'êtes pas descendue pour me faire souffrir, vous êtes une coquette, comme toutes les Parisiennes. Vous vous faites aimer des gens afin de les tourmenter. Je vous aime et ne m'arrangerai pas de cela; j'ai vu votre passe-port, vous êtes libre; vous allez quitter ce monsieur et me suivre, ou je lui cherche querelle.

Il était du Midi et paraissait avoir mauvaise tête.

La conversation commençait à prendre une tournure inquiétante. Jean pouvait rentrer. Il était d'un caractère froid, mais il était amoureux et ne céderait pas à un nouveau venu, comme il avait fait à Robert, qui avait des droits antérieurs. Je ne vis qu'un moyen: lui dire du mal de moi:

—Voyons, mon ami, ne vous montez pas ainsi la tête! Vous rencontrez une femme avec un homme qui n'est pas son parent, cela ne doit pas vous donner bonne opinion d'elle... Au lieu de vous raisonner, vous vous mettez à l'aimer comme un fou, vous voulez l'enlever, l'épouser, vous battre; et pour qui, je vous le demande?.. Vous n'en savez rien!.. Je vais vous le dire... Pour une fille qui a gâché sa jeunesse, qui n'est digne de l'intérêt de personne, que l'on prend et que l'on quitte, qui pourrait abuser de vous et vous entraîner dans cette vie infernale, d'où l'on ne sort qu'après avoir laissé ses illusions, sa fortune, quelquefois son honneur; enfin, pour Mogador!

Je croyais que ce nom allait l'épouvanter; il me dit:

—Mogador! je ne sais pas ce que c'est; mais je vous aime! peu m'importe ce que vous avez été, je vous aime. Je n'habite pas Paris, vous cacherez votre passé dans mon pays. Venez avec moi, ou je vous suivrai partout, même à Paris, dans ce gouffre dont vous croyez en vain me faire peur. Vous me verrez toujours.

—Eh bien! lui dis-je, soyez raisonnable... attendez quelques jours; la personne avec laquelle je suis venue au Havre va partir; quand je serai seule, nous verrons. Seulement, je ne veux pas lui faire de peine; il ne faut pas qu'il vous trouve ici. Sortez; mais, pour Dieu, calmez-vous, et, jusque-là, ne faites point de folie.