Cette chasse eut un genre de succès auquel n'avaient certainement pas songé les organisateurs de la fête. Quand les chiens, qu'on tenait enfermés depuis plusieurs jours, se virent en liberté, au lieu de s'élancer sur les traces du cerf, ils se mirent à courir de droite et de gauche, en commettant des actes d'inconvenance dont le bas de nos robes et les jambes de nos chevaux portèrent les traces. Le public parisien, qui voit tout et s'amuse de tout, s'aperçut tout de suite du contre-temps qui faisait le désespoir des piqueurs.

On riait à se tordre. Enfin, on mit le cerf à la piste, et les chiens sur la voie.

Le cerf, fatigué, revint sur ses pas à travers les chiens. Ce fut lui qui les courut! On applaudit plus fort que jamais.

Je sortis après la représentation, plus triomphante qu'un général vainqueur dans une grande bataille. Je tenais mon bouquet dans mes bras pour que tout le monde le vît bien.

Rentrée chez moi, je priai mon portier de mettre l'écriteau: je ne pouvais demeurer si loin. Le lendemain, je trouvai un petit appartement, faubourg Saint-Honoré, no 1, au cinquième; il y avait une chambre à deux fenêtres sur le devant, une chambre sur le derrière et une cuisine. Je fus assez heureuse pour sous-louer de suite le logement que je quittais et je pus déménager. J'abandonnai ce quartier avec plaisir; il me semblait que je respirerais plus tranquillement dans celui où j'allais. Je m'arrangeai un petit jardin sur la gouttière, qui avançait d'un pied.

Le genre de vie que j'avais adopté me mettait forcément en contact avec un grand nombre de femmes. Moins par goût que par nécessité, mon existence ressemblait à un kaléidoscope. Les courtisanes sont comme le Juif-Errant, il ne leur est pas permis de s'arrêter. J'avais cessé de voir Denise et Marie. Elles n'avaient pas une existence plus morale que la mienne, mais elles étaient lancées dans d'autres tourbillons. J'avais chaque jour, non pas de nouvelles amies, mais des relations nouvelles.

Je composerais plusieurs volumes avec les portraits et les caractères des femmes qui passèrent à côté de moi dans la vie; mais je me restreins autant que je le puis, ne m'attachant qu'aux souvenirs qui me paraissent présenter quelque originalité, ou qui sont nécessaires à la suite de mon récit.

J'avais connu, au moment le plus malheureux de ma vie, une grande fille qui n'était ni blonde ni brune, ni belle ni laide, ni bonne ni méchante; je lui donnai un conseil que j'ai toujours pratiqué.

Je ne cherche pas, on peut m'en croire, à me tromper moi-même. Je sais que le vice élégant est toujours le vice; mais j'ai toujours pensé que, même en faisant le mal, il y avait avantage à rechercher la société des hommes bien élevés. Le mieux serait d'être sage; mais quand on ne l'est pas, il est préférable d'être la maîtresse d'un grand seigneur que d'un parvenu, d'un homme de bon goût que d'un malotru, d'un homme d'esprit que d'un sot. J'ai gagné à cette délicatesse, de pouvoir, malgré ma déchéance morale, goûter les plaisirs de l'esprit, les jouissances des arts, et de rencontrer parmi les sommités de chaque société des chances heureuses et des amitiés durables, survivant à de trop faciles amours.

La femme à qui j'avais donné ce conseil sut le mettre à profit. Elle rencontra dans le monde un boyard qui, lui trouvant le cou et les bras trop longs, les lui couvrit de diamants, pour cacher cette difformité.