Quelques jours se passèrent ainsi; Robert me connaissait trop bien pour ne pas s'apercevoir du changement qui s'opérait en moi; certes je l'aimais plus que tout au monde, mais je ne pouvais briser le cœur de Richard qui me menaçait sans cesse des plus folles extravagances. Cette position m'était pénible et me rendait triste, froide; Robert souffrait; je n'osais lui tendre la main. Une ombre se plaçait entre lui et moi.

Il me dit un matin:

—Je pars ce soir, vous devez être heureuse; votre liberté vous est si chère! Je voulais vous faire un cadeau avant de m'en aller, il n'est pas prêt; vous le recevrez sans doute demain.

—Mais, mon ami, je n'ai besoin de rien; vous avez eu tort de faire une dépense, quelle qu'elle soit.

—Si, ma chère enfant, votre théâtre est loin, il vous faut une voiture; je veux que vous soyez élégante, heureuse; moi, je suis un triste compagnon; vous serez plus gaie quand je ne serai pas là, je veux vous laisser jouir de la vie.

Cette situation double me pesait tellement, que pour la première fois j'accueillis la nouvelle de son départ sans regrets. Et puis, il faut bien encore une fois que je dise tout, au premier mot de voiture, mon imagination, toujours ardente pour les choses nouvelles, s'était enflammée. Robert partit le soir. Je passai la journée du lendemain à regarder par la fenêtre. A quatre heures, je vis un délicieux petit coupé s'arrêter à ma porte, un homme sauta du siége, tenant un papier à la main. Je descendis comme une flèche. L'on me demandait; cette voiture était bien pour moi. Elle était attelée d'un joli cheval bai. Le harnais était marqué à mon chiffre. Sur le panneau de la portière, une petite jarretière entourait mes initiales avec cette devise: Forget me not. Le coupé était peint en gros bleu: l'intérieur garni en soie de même couleur. J'en fis dix fois le tour, je montai dedans d'un côté, je descendais de l'autre, je touchais les garnitures d'ivoire, j'ouvrais et fermais les glaces, je regardais les passants d'un air triomphant. Dans ma pensée je leur disais: «Hein! qu'en dites-vous?» Ma joie s'arrêta court devant une réflexion: je ne pouvais monter tout cela dans ma chambre, où allais-je le mettre?

Tout avait été prévu. Robert avait loué écurie et remise rue Rougemont. Le cocher, habillé à l'anglaise, avait reçu l'ordre d'arriver à quatre heures, heure de la promenade. Je montai vite chez moi m'habiller. Dans mon trouble, je mis une robe verte, un châle rouge, un chapeau jaune; je devais avoir l'air d'un perroquet. Les deux heures que dure la promenade au bois me parurent bien courtes; tout le monde poussait des oh! et des ah! en me voyant. J'étais enchantée. Si ceux qui me regardaient ont compris le mouvement de mes lèvres, je leur disais: «Elle est à moi, ce n'est pas une voiture de louage.»

Ayant épuisé tous les regards des promeneurs, je rentrai chez moi. Arrivée au coin du boulevard de la Madeleine, j'aperçus Richard. Oh! misérable frivolité de la femme enchantée de son nouveau hochet! mon premier mouvement fut un mouvement d'orgueil.

J'étais ravie qu'il m'eût vue. Je le saluai et l'appelai d'un signe.

Mais ma voiture ne parut pas lui faire autant de plaisir qu'à moi. Il s'éloigna d'un air maussade.