—De quoi s'agit-il!

—De mon repos. Robert est ici; je ne pourrais vous voir qu'en tremblant; il faut se cacher, se méfier des passants, je ne puis m'habituer à cette contrainte; ce qui ramène toujours Robert, c'est votre présence, partez. Allez faire un petit voyage; vous m'avez dit que vous aviez des affaires en Belgique. Partez de suite, allez à Bruxelles. Si Robert me quitte, ce qui ne peut tarder, j'irai vous retrouver.

—Je vous gêne, vous voulez vous débarrasser de moi?

—Non, mon ami, mais je ne puis vivre ainsi; partez, je vous écrirai tous les jours; si vous restez, je ne vous verrai plus.

Après mille objections, il me promit de partir le lendemain.

Je pris congé de lui en le remerciant de tout mon cœur.

Robert avait repris son appartement rue Royale, son caractère était d'une inégalité extraordinaire; un jour il me comblait de tendresse, un autre il me chassait, puis me demandait pardon et m'insultait de nouveau. A chaque raccommodement, c'étaient des dons superbes. Il venait de me donner une jolie calèche, doublée de gros bleu, qui lui appartenait, mais qu'il avait fait marquer à mon nom. Il me fit encore présent de deux beaux chevaux noirs que j'avais vus attelés à son phaéton, le jour où il était venu me voir pour la première fois rue Geoffroy-Marie.

J'avais un des plus beaux équipages des Champs-Élysées, j'étais couverte de bijoux, de cachemires, de dentelles; pourtant je pleurais bien amèrement sous mon voile. Je ne pourrai jamais dire combien il me faisait souffrir par son caractère. Il passait sans transition de l'insolence à l'adoration. Mon cœur était un orage, ma vie un enfer. Comme j'étais loin du temps où je me disais: Un jour viendra où je dominerai complétement son caractère, où je faisais des plans de bonheur. Je vivais sans but, sans espérance. De courtes joies, de longs ennuis, un désespoir durable, voilà mon existence. Robert était aussi incapable de se détacher de moi que de me rendre heureuse. Il devenait fou de rage, quand il voyait qu'il ne pouvait chasser mon image de son cœur. Quelquefois, après un dîner où la colère, plus que le vin, lui avait monté au cerveau, il se croyait fort. Il voulait briser cette chaîne qui chaque jour se resserrait davantage. L'exaltation tombée, il revenait à mes pieds plus humble et plus passionné que jamais. Quand Richard était à Paris, sa présence le mettait en fureur. Quand Richard était absent, comme il n'avait plus rien à craindre, il était plus calme, mais il se contraignait moins et je ne gagnais rien au change. Heureusement qu'il se présenta une occasion de nous voir moins souvent et je la saisis avec avidité.

On me fit demander au théâtre pour une nouvelle pièce appelée les Martyrs du Carnaval.—Je me disais: «En me voyant moins, Robert m'aimera davantage... il deviendra plus doux.» Ce fut encore pis.—Le théâtre l'exaspérait, parce qu'on me faisait danser dans toutes les pièces.

J'arrivais souvent les yeux bien rouges!... les pauvres figurantes qui gagnaient vingt-cinq francs par mois étaient plus heureuses que moi.