L'absence de Richard lui était toujours favorable dans mon cœur. Lorsqu'il était à Paris, je ne m'occupais guère de lui. Il m'avait habituée à le croire trop payé d'un sourire. Quand il n'était plus là, ma pensée se reportait vers lui avec plaisir, avec reconnaissance. Ce n'était pas de l'amour, c'était de l'attendrissement. Son souvenir profitait de toutes les réactions que me causaient les violences de Robert. Et puis, Richard m'écrivait des lettres si tendres, si affectueuses. Le moyen de résister à une plainte si doucement exprimée!
«Bruxelles, 30 juin.
»Chère Céleste, vous m'avez ordonné de partir, votre repos en dépendait, et je suis parti. J'avais peine à contenir mes larmes... Vous, au contraire, vous aviez le visage riant et l'air heureuse.—J'étais seul dans un des wagons du chemin de fer... j'ai pleuré comme un enfant! Mais quand je pense à ma position, j'ai le cœur rempli de tristesse!... Je vous aime et vous ne m'aimez pas. J'en ai la malheureuse conviction! Vous plaignez les autres, et pour moi vous êtes sans pitié! Vous ne m'avez pas demandé ce que je deviendrais, seul à seul avec mon désespoir! Non, cela vous importe peu. Je crois que vous ne savez pas encore à quel point je vous aime!... Moi-même je l'ignorais!..... Tant qu'on est heureux, on se laisse aller au bonheur. C'est à peine si on en sent le prix... Mais vient-on à le perdre, alors on n'a plus assez de larmes dans les yeux pour pleurer ce qu'on a perdu. Si cet éloignement durait encore quelques jours, je n'y survivrais pas; je saurais mettre un terme à mon martyre, à cette rage concentrée qui me brûle et m'étouffe; oui, Céleste, je mourrai pour vous, mais en mourant ma bouche n'aura que des paroles d'amour et d'adoration. Alors je vous laisserai plus heureuse avec d'autres amours.—Serez-vous donc inexorable pour moi?... N'aurez-vous donc jamais un mot de consolation à me dire?... J'ai une fièvre ardente... On me donne du quinine..... Cela ne me fera rien!... Rappelez-moi et je serai guéri! Je ferme les yeux et je me figure être près de vous!—Je suis bien heureux alors, mais ce n'est qu'un éclair de bonheur qui s'évanouit aussi vite qu'il est venu. Qu'ai-je fait pour être aimé de vous? Rien, absolument rien, car je ne puis compter pour quelque chose la folle passion que j'ai pour vous, passion qui, je le sens bien, fera le malheur de ma vie, et ne finira qu'avec elle... Cette lettre va vous ennuyer... Elle contient ce qu'elles contiennent toutes, l'expression de mon amour!..... Les vôtres aussi sont les mêmes!... Toujours la froideur, l'indifférence!... Pourquoi ne me mentez-vous pas; il est si doux d'être trompé!... On croit si facilement quand on est malheureux! Il me semble que quand on est aimé comme je vous aime, on devrait au moins un peu de pitié à celui qu'on fait tant souffrir! J'ai lu mieux que vous dans votre cœur!... Vous croyez haïr cet homme... vous l'aimez plus que jamais!
»Je reçois une lettre de vous...—Vous me rendez une liberté qui m'est odieuse, et vous m'ôtez tout espoir de rapprochement!... Ah! ne craignez rien, je ne vous ferai aucun reproche. D'ailleurs, je n'en ai pas le droit, et mon amour pour vous est trop grand pour que je ne baise pas encore la main qui me frappe. Vous pouvez briser mon cœur, mais vous ne tuerez jamais mon amour!... Je vais à Spa... J'ai besoin de me distraire... les émotions du jeu me donneront peut-être un moment d'oubli! Un mot de vous, un signe! et je serai à vos pieds!...—Je vous attendrai toujours...
»RICHARD.»
Cette lettre était trop bonne. Pauvre Richard! je me reprochais d'avoir fait son malheur..... mais il était jeune, et, j'espérais, l'absence le ferait oublier.
En même temps que les Martyrs du Carnaval, on répétait, aux Folies, une pièce appelée Blanche et Blanchette.—Dans le rôle d'amoureux, débutait un jeune homme brun, mince, joli garçon, quoique d'une grande pâleur. Il s'appelait Alexis Didier. D'abord je n'y pris pas garde, mais on contait des histoires si extraordinaires sur son compte, que je le regardai plus souvent. Je cherchais les occasions de lui parler, de l'écouter!... je ne croyais pas au magnétisme, et je riais au nez des conteurs.
Didier est ce même somnambule que M. Dumas a étudié si longtemps... Il y avait des séances chez lui... tout le monde y était allé, et en était sorti convaincu de sa lucidité!... On m'avait offert de m'y conduire: j'avais refusé, parce que je n'avais aucune confiance. On me dénonça à Didier comme une incrédule incorruptible. Il venait à moi, nous causions souvent ensemble... Quand sa causerie dépassait dix minutes, je me sentais fatiguée, engourdie!... Quand il me prenait la main, il me fallait un effort pour la retirer.
—Laissez-moi donc, Didier, on va dire que vous me faites la cour!... Il me répondait sans ôter ses yeux de dessus les miens:
—Laissez-les dire!