Cette proposition était trop sérieuse pour y répondre sans réfléchir, car il ne s'agissait pas seulement de mon bonheur, mais encore du sien!

Le théâtre m'ennuyait!... Il faut, pour être acteur, une vie régulière.—Il est difficile d'être gaie en scène, de chanter, de danser, de faire rire les autres, quand le cœur est triste.

Didier continuait, pour convaincre mon incrédulité, à exercer sur moi une influence magnétique qui me fatiguait!... Quelquefois je me fâchais; il me disait en riant: Commencez-vous à croire?—Je répondais: Non! pour ne pas céder; car je ne pouvais me dissimuler qu'il se passait en moi quelque chose d'extraordinaire. Il augmenta, par je ne sais quels moyens, son influence. Je le suivais pas à pas dans le théâtre... je savais presque toujours où il était, sans le voir. Cela m'inquiétait, m'irritait. Bien que cela ne fût qu'une plaisanterie, je commençais à trouver qu'elle durait trop longtemps.

Un jour que Robert avait Montji à dîner, il me querella encore. Je n'avais jamais été patiente... Ce jour-là, moins que les autres, j'étais disposée à l'être. La scène devint si terrible, que mon secret m'échappa.

—Après tout, mon cher ami, croyez-vous que j'aie besoin de vous? Croyez-vous qu'en sortant, derrière le seuil de votre porte, je ne trouverai pas un ami qui me tendra la main? Mais... je n'aurais pas d'asile, je ne saurais où manger, que je ne resterais pas avec vous, si vous devez continuer à me traiter de la sorte! Si vous ne m'aimez plus, ou si vous êtes furieux de trop m'aimer, je n'en suis pas cause, et vous n'avez pas le droit de me rendre la vie dure comme vous le faites!—Pourquoi, quand vous m'avez renvoyée, venez-vous me rechercher?... Votre caractère est une raquette, mon bonheur est le volant... je ne veux plus vivre comme cela. Écoutez ce que je vais vous dire: je dois écrire demain le parti que j'ai pris; votre réponse va dicter la mienne! je vous aime encore: la preuve, c'est que je suis ici!... On m'a offert de m'épouser et de me donner quarante mille francs de suite, si je voulais vous quitter. J'aurais voulu ne jamais vous le dire, mais, avant de prendre une résolution, je veux que vous me donniez votre parole d'honneur de ne plus me traiter comme vous le faites depuis quelque temps. Cette vie est un enfer! mieux vaut nous quitter pour toujours...

—Bravo! dit-il en riant aux éclats, la comédie est bien jouée, la scène de chantage bien inventée; mais, ma chère enfant, je ne suis pas votre dupe. Qui donc vous donne d'aussi bonnes leçons?

Ah! on veut vous épouser... On vous offre de l'argent pour me quitter, et vous venez me le dire pour que je vous garde au même prix!... Eh bien! voilà ma réponse: Si ce que vous dites est vrai, je vous engage à accepter. D'abord mon intention n'est pas de vous garder longtemps, et puis, quand même, je ne vous saurais aucun gré d'un sacrifice auquel je ne crois pas!...

Etre soupçonnée d'un pareil stratagème me parut plus odieux que tout le reste...

Je sortis exaspérée, jurant de ne plus le revoir, et bien décidée à partir. J'allai au théâtre, je suppliai M. Mouriez de me donner la permission de m'absenter quelque temps. Il me l'accorda.

Je rentrai chez moi.