Je faillis me trouver mal quand le chemin de fer m'emporta. Je cherchai vainement à entourer de mes pensées celui qui faisait tout pour moi, celui qui allait me donner son nom. Mon cœur rebelle saignait en pensant qu'il s'éloignait de Robert. Je me faisais honte à moi-même. Ma volonté était impuissante; je pouvais diriger mon corps, non mon amour.
Richard me demanda si j'étais heureuse... je ne répondis rien pour ne pas mentir.
Une fois embarquée, j'eus plus de liberté; je pus pleurer. Nous eûmes une très-mauvaise traversée.
Richard était presque sans connaissance, tant il souffrait! Deux personnes, sur peut-être trois cents, tinrent tête à l'orage et restèrent debout. Je m'étais appuyée à une espèce de mât. Les bras croisés, je regardais les vagues furieuses, qui me semblaient courir après notre embarcation pour l'engloutir.
Je les attendais; j'étais prête à me laisser emporter par elles.
Quand le jour parut, j'appris que nous avions couru un véritable danger... Nous nous étions perdus. Les voyageurs n'avaient pas figure humaine... Un surtout, M. Eugène Crémieux, marchand de chevaux, que je reconnus pour être un des fournisseurs de Robert, était effrayant sous l'influence du mal de mer. J'avais remarqué, sur l'avant du bâtiment, un grand monsieur qui, pendant la bourrasque, n'avait cessé de fumer son cigare. Je demandai son nom à Richard qui venait de le saluer.
—C'est le prince de Syracuse.
—Eh bien! dis-je, il a le pied marin.
Arrivés à Londres, nous louâmes un grand appartement.
Dès ma première promenade, je pris cette ville en horreur. Le brouillard interceptait le jour, et ne s'ouvrait que pour laisser passer une neige noire qui tachait mon chapeau blanc et me mouchetait la figure. Je rentrai furieuse. Je voulus me laver avec de l'eau et du savon; j'avais l'air d'un ramoneur. Cela s'était étendu. La maîtresse de la maison, qui était très-aimable et qui parlait français, me dit:—Madame ne connaît pas Londres... Il ne faut pas sortir avec des couleurs claires dans cette saison, et toujours avoir le soin de mettre un voile de gaze verte. Je la remerciai, me promettant de ne pas suivre son conseil. Je n'avais pas assez de courage pour m'habiller à l'anglaise.