Je venais de trouver le moyen de détacher ma figure avec du coldcream. Je ne sortis plus qu'en voiture. Je visitai tous les monuments. Une chose m'étonna: il fallait payer à toutes les portes pour entrer et pour sortir, donner je ne sais combien de shellings pour voir quelques bijoux dans une cage de verre. Je me disais que si les Français étaient comme cela, les étrangers ne seraient pas assez riches pour tout voir. Je trouvais cette rançon de mauvais goût. Ayant plus beau dans mon pays, je ne visitai plus rien; j'étais triste, je m'ennuyais. —Richard ne savait qu'inventer pour me distraire; il m'achetait tout ce que j'avais regardé.

Le salon de notre appartement devint un magasin de robes, de dentelles, de bijouteries.

Il avait tout disposé pour notre mariage. Le moment approchait, non sans me faire grand'peur, car je doutais de moi, de ma résolution. Ce fut bien pis après avoir été à la poste, où je trouvai une lettre de Robert. Il avait gagné ma femme de chambre, et malgré ma défense, elle lui avait dit où j'étais et comment il pourrait m'écrire. Je cachai cette lettre, car Richard m'attendait et je n'osais la lire devant lui. Enfin il sortit; je brisai le cachet avec un battement de cœur... Voici ce qu'il m'écrivait:

«Si vous recevez encore une lettre de moi, ne croyez pas que j'espère un rapprochement entre nous. Vous m'avez vu assez faible, c'est que j'espérais; mais aujourd'hui, à quoi puis-je croire? Je croyais, avant le jour où vous m'avez manqué; depuis, je n'ai plus cru à rien. Vous êtes restée dans le vrai, le plaisir, le nouveau, le profit et une garantie pour l'avenir. Moi qui ne vivais que par le cœur et l'imagination... j'ai cherché à rompre... Je m'étais fait un faux courage... Vous m'avez abandonné, tout m'a manqué. Il y a aujourd'hui une barrière que je ne franchirai jamais. Avec vous, Céleste, je n'ai eu que souffrance! j'ai souffert pour le passé, j'ai souffert pour le présent, je souffrirai toute ma vie. Si vous épousez cet homme, c'est une grande folie!... Une fois le caprice passé, il n'y aura plus pour vous que reproche et amertume. La tête est tout chez lui, le cœur n'y est pour rien. Si mes conseils peuvent être de quelque poids dans votre conduite, je serai heureux de vous rendre en bonheur tout ce que je souffre depuis votre départ auquel je n'ai pas cru jusqu'à ce que j'en aie eu la preuve matérielle. Je cherche partout une distraction que je ne trouve nulle part; je n'ai pas le courage de la chercher jusqu'au bout. La femme n'existe pour moi qu'en vous... J'ai lutté contre l'impossible... pourquoi vous en voudrais-je?... N'ai-je pas eu de vous tout ce qu'on pouvait en avoir? Cet homme sera-t-il plus heureux de vos caresses que je ne l'ai été? En aura-t-il de plus tendres? Cela n'est pas possible!... Une fois son imagination assouvie, que lui restera-t-il?... Rien!—Je serai vengé de lui, car il ne souffrira pas plus que je ne souffre.

»Vous m'avez reproché des lettres et des paroles inspirées par la colère; elles vous ont froissée parce que vous n'avez pas su y trouver tout ce qu'elles contenaient de passion et de désespoir. La femme qui aime n'a d'autre moyen de prouver son amour que par son dévouement, son abnégation; elle voudrait être la dernière du monde entier, pour devoir tout à celui qu'elle aime et en être fière. Vous avez été ainsi quand vous m'aimiez.... quand vous ne m'avez plus aimé, je vous ai humiliée, cela devait être.

»Pardonnez-moi de venir vous troubler au milieu de vos joies et de vos plaisirs. Si ma lettre vous ramène à quelque sentiment triste, vous trouverez immédiatement une consolation dans le baiser que vous donnerez ou dans celui que vous recevrez.

»Adieu.

»ROBERT.»

Après cette lecture, je pleurai; pourtant j'étais heureuse; sa lettre me prouvait qu'il m'aimait encore.

Richard rentra.... Je faillis perdre la tête, car je venais de faire un projet de départ. Je ne pensais plus à lui.