Je la retrouvai à un bal à l'Odéon, bal donné par M. Lireux, directeur du théâtre à cette époque. Il était très-bon pour les femmes; il les rassemblait en masse, se promenait dans la salle de danse, faisait un choix et les emmenait souper dans le foyer des artistes. Je dois vous dire, pour mettre sa moralité à l'abri, qu'il n'y avait jamais moins de quarante personnes.

J'étais allée à ce bal masqué avec Marie la blonde. Son amant lui avait donné rendez-vous; comme toujours, il avait manqué, et Monrose, que je connaissais un peu, m'avait engagée à souper avec les autres artistes. M. Lireux me reçut très-bien. J'avais un joli costume et je crois me rappeler qu'on me fit les honneurs de la soirée. Il y avait à ma droite une grosse fille, aux narines évasées, aux grands yeux à fleur de tête; c'était Clara Fontaine.

Elle regardait avec envie le costume de Maria. Elle vivait dans le même monde. Il semble aux grisettes du quartier latin que tout doit être en commun; quand l'une est mieux mise que l'autre, la dernière prend sa revanche en méchancetés. Le souper était magnifique, on enfonçait des caisses de pâtés de foie gras, les truffes et le vin de Champagne étaient servis à profusion. Maria avait une attitude grave au milieu des têtes échauffées; elle mangeait avec précaution, car elle avait gardé ses gants. Clara, qui se croyait tout permis parce qu'on était en carnaval, lui dit de sa jolie voix pointue:—Pourquoi donc manges-tu avec tes gants, est-ce que tu as la gale?

La pauvre Maria devint pâle, puis pourpre, ne put rien répondre, les larmes lui vinrent aux yeux.

Je trouvai cela si méchant que, quoique je ne connusse Maria que de vue, je pris sa défense et je dis à Clara:

—Pourquoi donc lui demandez-vous si elle a la gale? Est-ce que vous espérez la lui avoir donnée?

—Moi! dit-elle en poussant un cri hébété. Et elle posa ses deux larges mains sur la table pour montrer qu'il n'y avait aucune trace.

—Cachez donc cela, lui dis-je, ce n'est pas propre devant le monde.

Elle resta la bouche et les narines ouvertes, sans trouver un mot à me répondre.

Maria vint me remercier.