Je les indiquerai donc par les numéros de leurs places.
Nous attendions dans un joli salon que le dîner fût servi. La maîtresse de la maison ouvrit une porte à deux battants: nous vîmes une belle salle à manger ornée de vieux meubles de chêne, de chinoiseries, de peintures, de curiosités sur des buffets énormes; cela ressemblait beaucoup à une boutique; l'abondance y était, le goût manquait.
On se faisait des politesses les unes aux autres; on se donnait des airs de grandes dames, pour se venger d'avoir mangé des pommes de terre dans sa jeunesse. Je n'étais à leur hauteur que sur ce dernier point, j'en avais mangé autant qu'elles; mais je ne savais pas adoucir ma voix, prendre un lorgnon pour regarder dans mon assiette; j'avais gardé mon vrai nom; je ne posais pas à tout propos mon bras en guirlande, mes mains comme pour prendre un papillon.
Je savais bien que ces dames disaient: Elle manque de distinction—mais j'étais moi.
On vint annoncer que le dîner était servi.
—Mesdames, dit la maîtresse de la maison, j'ai marqué vos places.
Numéro 1: Elle fit passer une grande belle fille à l'air doux et bête; le numéro 2 était une petite, maigre, pincée; le numéro 3, une grande ingénue insignifiante; le numéro 4, une provinciale; le numéro 5, une femme qui avait dû être jolie dix ans plus tôt; le numéro 6, une bonne et simple fille qui n'aimait les violettes qu'en diamants; le numéro 7, moi; le numéro 8, la maîtresse de la maison, jolie blonde, quoiqu'elle n'ait plus d'âge.
Le dîner venait de chez Potel et Chabot. Il y avait deux maîtres d'hôtel qui m'embarrassaient un peu, car on paraissait ne pas vouloir se gêner pour causer.
—Oh! ma chère, dit le numéro 2, votre dîner sera détestable, avec les réchauds on mange froid. Chez moi, je fais servir à la russe, c'est très-bon genre. Ah! je n'aime pas ce potage; pourquoi n'avez-vous pas fait faire une bisque?
—Ma chère, répondit la maîtresse de la maison, c'est que vous avez oublié de m'envoyer votre menu.