Voilà dix ans que je traîne misérablement ma vie accrochée à la sienne; il me fait faire tous les métiers. Je me suis compromise pour le mettre à l'abri; il me prend des envies de le tuer... Je ne puis plus vivre comme cela.
—Pourquoi, lui dis-je, ne l'avez-vous pas quitté, dénoncé?
—Est-ce que je le pouvais? Quand je suis arrivée à Paris, je ne savais pas un mot de français; où vouliez-vous que j'allasse? Comment vivre dans cette grande ville! Le dénoncer? n'étais-je pas plus coupable que lui? Et puis, j'en avais peur: il me laissait des huit, dix jours sans s'occuper si j'avais de quoi manger; il me battait, il était d'une jalousie féroce. Jamais il n'a été aussi imprudent que maintenant; l'appât de l'argent l'étourdit. Cette maison lui rapporte beaucoup. Il s'occupe moins de moi, j'ai plus de liberté; si mon projet réussit, je n'y serai pas longtemps.
—Est-ce qu'il vole au jeu?
—Il en est bien capable, me dit-elle presque bas; pourtant, je n'en sais rien. Il est mystérieux; il a toutefois dans son entourage des gens qui gagnent souvent, et qui, le lendemain, s'enferment avec lui. Le vieux que je vous ai recommandé l'autre jour est un entraîneur: il amène souvent du monde; il gagne beaucoup. Si vous saviez comme je le déteste, cet homme qui m'a perdue et qui me rend la plus malheureuse, la plus humiliée des femmes! Toutes les filles qu'il prend pour maîtresses m'insultent, me raillent. Je me vengerai d'elles en même temps que de lui.
—Pourquoi ne le quittez-vous pas?
—Oh! me dit-elle, c'est que je suis sans ressources; mais dans quelque temps...
Elle se tut; je vis qu'elle ne voulait pas me confier ses projets, je ne lui demandai rien.
Nous avions fini de déjeuner, nous passâmes dans ma chambre.
—Écoutez, me dit-elle, vous m'avez plu le premier jour où je vous ai vue. Je vous ai conté mes affaires; vous voyez que j'ai confiance en vous. Voulez-vous me rendre un service?