—Enfin, c'est vous, je vous retrouve.
Je fermai les yeux; la voix m'était inconnue; j'eus peur.
—Vous ne voulez donc pas me reconnaître?
J'ouvris les yeux et je vis... le naufragé du Havre, que je croyais avoir laissé pour toujours sur la grève.
—Ah ça! me dit-il, où vous cachez-vous donc? Je suis à Paris depuis un mois, je ne suis plus un provincial; je sais le vrai nom de l'apparition que j'ai trouvée dans la vie, entre deux orages. Vous ne m'avez pas trompé. Vous vous appelez bien Mogador. On m'a dit pis que pendre de vous, mais cela m'est égal. Je ne vous en aime que davantage. Nous avons un compte à régler ensemble. Savez-vous que vous m'avez planté là d'une façon brutale? Pourtant, je ne vous en veux pas. Où demeurez-vous?
Je me disais:
«Eh bien! il est toujours le même; il va droit au but. Est-ce qu'il s'imagine que je vais le recevoir?» Je ne voulus pas lui donner mon adresse, mais il ne me quitta pas. Comme il me fallut bien rentrer, il me suivit. Je lui dis à ma porte:
—A revoir.
—Comment, à revoir! est-ce que vous croyez que je vous quitte comme ça? merci! Voilà un mois que je vous cherche, et, quand je vous trouve, vous ne m'offrez pas de me reposer cinq minutes chez vous! Dans ma Provence, on est plus aimable que ça.
Je me mis à rire. Je montai l'escalier; il me suivit. Arrivés chez moi, nous causâmes longtemps; tout ce qu'il me fil de protestations d'amour est incroyable. Il était cinq heures, je dînais chez une amie; je le priai de me laisser m'habiller. Il partit, mais, à dix heures, le lendemain, il était chez moi. Je pensai avec effroi que, pour m'en débarrasser, il me faudrait quitter Paris. Je lui disais tous mes défauts, il les enchâssait comme des diamants dans ses rêves, les entourait de fleurs et ne voulait pas les voir. Pourtant, je l'amenai petit à petit à l'idée de n'être que mon ami; je lui disais chaque jour que j'en aimais un autre, que j'étais trop franche pour le tromper. Il se fit à cette pensée, et ne me parla plus de son amour. Il m'était dévoué comme on ne l'est pas, en général, aux femmes que l'on ne possède pas.