—Que faites-vous donc?

—Vous le voyez bien, je fais mes malles, je partirai demain.

—Partir! pourquoi cela?

—Parce que, pour une réflexion qui était juste, vous m'avez mise à la porte. Eh bien! nous sommes seuls, et je vous le répète: ce train de maison vous ruine. Vous ne pourrez pas le continuer sans vous adjoindre une autre fortune, il faudra vous marier; alors vous me renverrez quand je me serai faite à cette vie; vous m'aurez montré le ciel, pour me rejeter dans mon enfer. On monte facilement de la misère à la grandeur, mais pour descendre de la grandeur à la misère, on souffre; quand on a du cœur, on se brise. Vous m'avez fait sentir durement, aujourd'hui, que j'étais chez vous; cela n'est pas généreux. C'est une fatale idée que vous avez eue de m'amener ici. Vous vous êtes fait du tort, et à moi vous m'avez montré les secrets et le bonheur d'une vie que je devais toujours ignorer; chaque chose me devenait chère ici. Folle, qui se permet de s'attacher à ce qui vous sert ou vous appartient! Sotte, qui se croirait digne de pitié, si, après avoir passé quelques années ici, on la chassait pour en recevoir une autre!... Mais regarde-toi donc, misérable, regarde donc ton passé, c'est ton ombre!... Vous avez raison, Robert; moi aussi j'ai raison: je n'aime pas la campagne; c'est une tombe où je mets ma gaieté. Quand je ne ris pas je pense et quand je pense je pleure. Quel intérêt voulez-vous que je prenne à tout ce qui m'entoure? Qu'est-ce que cela me fait que les peupliers poussent et gagnent vingt sous par an? est-ce que c'est à moi? Mariez-vous; pendant que vous chasserez, cela amusera votre femme. Moi, j'aime les bals, le théâtre, je veux m'en aller; je pleure, ce n'est pas parce que je vous regrette, c'est... Ah! je ne sais pas pourquoi je pleure.

—Vous pleurez, parce que vous avez mal aux nerfs; je ne comprends pas un mot de tout ce que vous venez de me dire. Je ne vous ai rien fait de blessant; si je l'ai fait, je vous en demande pardon; mais il ne faut pas abuser de moi. Je vous aime, vous le savez trop bien. Souvent, je suis triste, j'ai un remords, et puisque vous m'avez dit tout ce que vous aviez sur le cœur, j'en ferai autant. Je vous ai amenée ici, c'était rompre avec le monde. Je vous ai fait coucher dans la chambre de ma mère, vous, Céleste, qui tout-à-l'heure pâlissiez en regardant votre passé dans cette glace! pardonnez-moi ce mot, mais c'était une profanation; vous avez de bonnes qualités, mais vous êtes vous! Ma famille se révolte depuis qu'elle vous sait près de moi; il ne se passe pas de jour que je ne reçoive des lettres qui me demandent votre éloignement. Je n'en ai pas le courage. Vous êtes ma faiblesse. Je pense à ce que je suis et à ce que je pourrais être si je ne vous avais pas connue; si j'ai un regret, je l'oublie en vous embrassant. Ne me faites pas de peine, restez près de moi, ne vous faites pas de chagrin; personne ne vous aimera plus que moi. Vous regrettez Paris: nous irons dans quelques jours; j'ai moi-même des intérêts qui m'y appellent. Allons, défaites votre malle, laissez-vous aller à la vie, sans penser au lendemain.

Je fus quelques jours bien sombre, j'avais repris ma gêne d'autrefois. Marie, cette domestique que j'avais depuis longtemps, se faisait faire la cour par le valet de chambre de Robert; il le sut et me pria de la renvoyer. Je le fis à regret. Ma vie devenait une contrainte volontaire; je m'enfermai et ne quittai plus mon métier. Je me reprochais ma présence là.

—Allons, me dit Robert, préparez-vous, nous allons passer un mois à Paris; j'ai reçu des lettres d'affaires.

J'embrassai Justine; j'allai voir ma pauvre idiote qui commençait à me connaître; je fis mes adieux à chaque chose, car il me semblait que je ne reviendrais pas.

En route, Robert me dit qu'il ne pouvait demeurer chez moi, parce qu'il emmenait son cuisinier et son valet de chambre.

—Mais, jusqu'à ce que vous ayez trouvé?...