»ROBERT.»
Le soir, quand Victorine vint me chercher, je n'étais pas prête. Ce fut elle qui m'entraîna au bal après m'avoir habillée comme une machine. J'avais une robe de dentelle blanche, une coiffure de grenades; ma toilette était belle, surtout éclatante.
—Allons, secouez vos chagrins, vous êtes ravissante; vrai, je vous croyais plus forte que cela.
—C'est que je n'ai pas la force du premier jour, moi: la blessure est profonde, mon amour s'en va, il me déchire en sortant.
Nous étions arrivées; la fête était plus brillante encore que la première fois. Je dansai vis-à-vis de ma prétendue sœur... Quand je dis danser, je veux dire se regarder debout, en face l'un de l'autre, car il y avait tant de monde qu'on ne pouvait bouger.
Victorine était de très-bonne humeur, elle riait beaucoup et disait:
—Je danse, voilà des années que cela ne m'est arrivé! Cette Céleste me fait sauter, avec son chagrin.
Sur les deux heures, la foule diminua un peu; le bal devint plus animé et plus joli. Je sentis que le sombre nuage de tristesse qui me pesait sur le cœur commençait à s'évaporer, et comme la danse a toujours eu pour moi un charme presque irrésistible, j'aspirais les joyeuses fanfares de l'orchestre et, une fois en train, je ne manquai ni une valse, ni une polka, ni une mazurka. Il y avait beaucoup d'artistes. Hyacinthe faisait du bruit pour quatre; on se pressait autour de lui; il montrait gratis son grand nez et ses grandes mains; il dépensait son esprit à lui, qui vaut bien celui que les auteurs lui font débiter d'habitude; son directeur n'avait pas pensé à ces représentations-là, car il les aurait défendues dans son engagement. Tout le monde l'entourait, se poussait pour l'entendre; il était gai et s'amusait comme un enfant à suivre une femme d'une quarantaine d'années qui était seule et habillée d'une façon grotesque; il la poursuivait en l'appelant Elvire, et lui disait:
—Dansez avec moi, je vous aime, madame; ne soyez pas cruelle ou je vous poignarde avec mon nez.
Grassot, qui est toujours le même, était aussi fou et aussi amusant; il voltigeait autour des femmes, mais il s'arrêtait aux plus jolies, les prenait par le bras et les tutoyait sans les connaître.