Je demandai à Robert de partir, de m'emmener! Il me le promit, aussitôt qu'on pourrait circuler, car sa présence était nécessaire chez lui. Nous partîmes le lendemain. Je commençai à respirer à Étampes.
Je n'osais lui parler de ses projets de mariage. Ce fut lui qui me dit qu'on l'avait refusé, qu'il était libre! Je fus tout-à-fait heureuse.
Robert, jeune, bien de sa personne, avec son nom et sa fortune, aurait dû réussir à tout. Il aurait dû réussir à trouver un beau mariage, ce que rencontrent tant d'imbéciles qui n'ont aucun de ses avantages. Mais Robert avait un défaut qui était dans sa vie un perpétuel obstacle. Il n'avait aucune stabilité dans l'esprit; tantôt il voulait, tantôt il ne voulait pas. J'avais cru à une grande force de caractère chez lui; je m'étais trompée: c'était de la violence. Il ne savait maîtriser ni une passion, ni un désir; il regrettait quelquefois le lendemain ce qu'il avait fait la veille. J'en souffrais souvent. Je voyais bien qu'il se livrait à lui-même un combat. Il m'aimait, et je devais être pour beaucoup dans ses irrésolutions. Je n'avais pu monter jusqu'à lui; il me reprochait d'être obligé de descendre jusqu'à moi. Et pourtant, par affection pour lui, je m'étais métamorphosée; je vivais près de lui avec la plus grande modestie de goûst!... Je lui donnais des conseils qu'il n'écoutait jamais... parce qu'ils étaient bons.
Sa gêne était grande. Le château qu'il avait gardé en partage était délabré; une seule chambre annonçait une splendeur passée. Le tout était vieux de trois cents ans. Il fallut tout réparer, château et domaines. Les fermiers, déjà endettés, ne payaient pas; les gens auxquels il était dû de l'argent devinrent exigeants. Je me souviens que Robert emprunta soixante mille francs à vingt pour cent sur première hypothèque. On était en révolution; l'argent, tout en se vendant ce prix-là, était difficile à trouver. Robert avait bon cœur; les fermiers belges vinrent lui demander de retourner dans leur pays. Le Berri est malsain; il y a des fièvres dont on ne peut se défaire, le travail y est pénible, les cultivateurs sont lents parce qu'ils se nourrissent mal; ce n'est qu'à force de privations qu'ils peuvent arriver. Beaucoup vendent leur blé et mangent des pommes de terre ou des châtaignes. Les Belges n'avaient pu s'habituer à cette pauvreté. Ils avaient été amenés par le père de Robert, qui espérait tirer parti de ces immenses terrains appelés brandes.
Robert consentit à leur départ; il leur donna même de l'argent, car les pauvres gens étaient bien malheureux: l'un avait été grêlé, sa récolte était perdue; un autre avait vu mourir trois des siens; d'autres étaient malades. Les plus beaux domaines restèrent vacants.
Robert voulut faire valoir lui-même; il n'y entendait pas grand'chose ou il ne fut pas heureux: mais cela lui coûta fort cher.
Châteauroux n'existe pas; c'est une espèce de faubourg que vous traversez en cherchant la ville. Les habitants sont rudes; beaucoup poussent cette rudesse jusqu'à la sauvagerie. Quand la nature inculte du paysan se révolte, il devient féroce. Il y avait eu dans les alentours des crimes épouvantables: plusieurs châteaux avaient été envahis; l'intendant d'un de ces châteaux avait été coupé à coups de faulx; le château de Ville-Dieu avait été incendié en partie, tout l'intérieur; brisé il ne restait que les pierres. Le côté où nous habitions était calme, et d'ailleurs on aimait Robert. Je combattais mes inquiétudes pour lui; j'étais allée à Châteauroux dans une de ses voitures; j'entendis crier des masses d'enfants. Il y avait une voiture qui me précédait. Le cocher fit tourner ses chevaux et me dit:
—Nous ne pouvons pas passer; voyez, on assiége de pierres la voiture de madame de...
Mon sang se glaça; je rentrai, suppliant Robert de ne pas sortir, ou, s'il le faisait, d'effacer les armes de sa voiture.
Il me reçut fort mal, en me disant qu'on pouvait le tuer, si on le voulait, mais que bien certainement il n'effacerait pas ses armes, que ce serait une lâcheté.