Je passais les nuits sans dormir; j'avais peur que mon séjour au château ne lui fit perdre la bien veillance qu'on avait pour lui dans le pays. Un jour, je vis dans le parc environ quarante hommes armés de fusils, de pistolets; ils se dirigeaient du côté du château. J'entendais leurs cris; je les voyais de ma fenêtre, s'agiter, brandir leurs armes.

Robert était au billard avec Martin. J'entrai en leur criant:

—Sauvez-vous! cachez-vous! ou vous êtes perdus.

—Qu'as-tu donc? me demanda Robert en me soutenant, car j'étais si pâle, je tremblais si fort, que j'allais tomber.

—Ce que j'ai? lui dis-je. J'ai qu'il n'y a pas un moment à perdre, ou vous êtes assassinés: il y a là des hommes armés qui crient; entendez-vous, maintenant? Sauve-toi, viens dans la cave; mais, pour l'amour de Dieu, ne les attends pas.

Et, persuadée qu'il me suivait, je me sauvai du côté de l'escalier qui conduisait aux caves. Il me semblait voir les canons des fusils, il me semblait entendre la détonation des armes à feu. Les fondations étaient énormes. Je marchais dans ces caveaux sombres, humides, mes jambes fléchissaient à chaque pas. Je me retournai, et je m'aperçus, avec un sentiment d'indicible terreur pour Robert, qu'il ne m'avait pas suivie. J'écoutai, je n'entendis rien; j'étais sous le rayon de lumière d'un soupirail.

—Oui! oui! criaient des voix, celui-là! emportons celui-là! c'est le plus beau! prenez des pioches... alerte! alerte!

—Non! non! répondaient d'autres voix, il va mourir, il est trop grand.

—Trop grand! mourir! me bourdonnaient dans les oreilles.

—Que veulent-ils dire? Oh! trop grand! Seigneur, c'est Robert! Mourir! ils délibèrent sa mort! Mon Dieu! pourquoi ne m'a-t-il pas écoutée! oh! je veux le voir.