—Certainement, mais il ne faut pas vous tourmenter. J'emporte Solange; la voiture des nourrices où je suis allée, rue de la Victoire, ne repart que dans trois jours. Je la garderai chez moi. Vous êtes bien tranquille, n'est-ce pas? Je reviendrai demain vous voir.

Elle me remercia d'un signe, et j'emportai comme une plume cette pauvre petite créature, que bien certainement je sauvai de la mort. Je la donnai à la nourrice, la lui recommandant comme ma propre fille. C'était une femme de Guiscar, bien fraîche. Elle m'avait inspiré de la confiance, et j'étais tranquillisée sur le compte de la petite, qui était pleine de vie; elle n'était pas méchante, je ne l'avais pas entendue pleurer une fois.

J'avais, en attendant Caroline, pris une Allemande qui avait travaillé chez moi à la journée. C'était une ouvrière, mais elle faisait tout par complaisance. Nous étions au 19 mars 1849. Ce jour-là, l'hospice Beaujon était tout en émoi; on déménageait les salles; les femmes en couches, qui se trouvaient au rez-de-chaussée furent montées au second; tout était lavé et d'une propreté irréprochable. Partout, malgré ces précautions, la mort se promenait à pas de géant et faisait une terrible moisson. Depuis l'entrée de Caroline, dix-sept femmes et enfants avaient été enlevés presque subitement. La mortalité était de deux tiers plus forte pour les femmes en couches. La pauvre Caroline, en me voyant, reprenait des couleurs; elle était heureuse. Je lui disais:

—Notre fille va bien; comment vous trouvez-vous?

—Mieux! Ici nous avons plus d'air; voyez-vous, c'est toujours malsain; allez, on a beau faire, je suis sûre qu'il y a la peste.

—N'allez pas vous mettre des idées comme cela en tête pour retarder votre guérison.

Et, pour la rassurer, je fis le tour de la salle en m'arrêtant à chaque lit. Ce que j'avais lu et ce qu'on m'avait dit sur le choléra ressemblait tellement à ce que je voyais, que je demandai l'interne de service et je le priai de me dire franchement ce qu'il savait.

—Eh bien, mademoiselle, si vous tenez à la vie de cette pauvre femme, emmenez-la, quoiqu'il n'y ait pas neuf jours. Nous cachons le plus possible cette affreuse nouvelle; il n'y a plus d'illusion à se faire, c'est le choléra.

—Demain, son mari me l'amènera; faites signer sa pancarte.

Cette nouvelle la fit sauter de joie, car elle avait bien peur, et c'est la moitié du mal. Le lendemain, un fiacre s'arrêtait à ma porte; j'ouvris la fenêtre, je vis Caroline. Elle entra plutôt portée que conduite par son mari. Je reculai épouvantée, tant elle était changée. Ses yeux étaient enfoncés, ses joues creuses, ses lèvres noires; je la fis coucher dans mon lit et envoyai chercher mon médecin, celui de Robert... La petite partait le lendemain. Je la fis changer de chambre. Le docteur la regarda longtemps et me dit: