2o Qu’à l’époque où l’acquisition a eu lieu, si M. de *** n’était pas complétement ruiné, il était sur le penchant du désastre financier dans lequel son patrimoine a été englouti.
Nous avons démontré au tribunal que mademoiselle Céleste pouvait parfaitement payer la propriété qui lui appartient. Sa famille n’était pas dénuée de ressources; son grand-père a tenu pendant cinquante-six ans un hôtel garni rue de Bercy. Nous avons justifié qu’à une époque contemporaine de son acquisition dans le Berry elle a vendu à Paris un fonds d’hôtel garni, connu sous le nom d’hôtel Cléry, et qui était sa propriété particulière. Une partie du mobilier de cet hôtel a même servi à compléter celui du Poinsonnet. Nous avons rapporté son engagement et la preuve des appointements qu’elle touche au théâtre des Variétés. Quand on veut l’insulter, d’ailleurs, on lui oppose sa fortune; quand on veut la dépouiller, on lui objecte sa misère. Il faudrait choisir. Elle a montré au tribunal des titres d’acquisitions de rentes, elle a prouvé que des cadeaux considérables lui ont été faits, en dehors de ce que M. de *** a pu dépenser pour elle. Son mobilier de Paris est une petite fortune. La société D...-B... ne peut l’ignorer, puisqu’elle en a également été tentée, et qu’il a fallu un jugement du tribunal pour mettre un terme, à cet égard, à sa convoitise. Ajoutons que toutes les dépenses du Poinsonnet sont loin d’être payées, que mademoiselle Céleste a engagé des valeurs, a contracté des obligations, indépendamment des 6,000 fr. d’hypothèque que le tribunal connaît.
Il n’est pas plus vrai de dire qu’au moment où le Poinsonnet a été construit, M. de *** était sur le point d’être ruiné. N’oublions pas d’abord que l’important, au point de vue de la cause, est précisément de savoir si M. de *** se croyait ou ne se croyait pas ruiné. Le doute à cet égard n’est pas possible. M. de *** espérait, et avec raison, que ses propriétés seraient vendues 800,000 francs. C’est par suite d’une dépréciation, aussi considérable qu’inattendue, qu’en son absence, les immeubles ont été vendus moitié de leur valeur, et que sa déconfiture a été consommée en huit jours. En admettant donc que le Poinsonnet fût une libéralité de M. de ***, elle serait antérieure de deux ans aux poursuites des créanciers, elle n’aurait jamais pu, par conséquent, être faite en fraude de leurs droits. Sous ce point de vue encore, mademoiselle Céleste ne saurait être dépouillée de ce qui lui appartient.
Battus sur ce terrain, MM. D... et B... invoquent des vraisemblances.
Ils épuisent tous les termes de la vénerie, de l’art héraldique; ils accumulent toutes les hypothèses pour montrer que M. de *** aurait pu avoir l’idée d’acheter le Poinsonnet pour lui-même. Eh! messieurs, ne vous donnez pas tant de mal! Nous vous accordons que M. de *** aurait pu avoir cette idée. L’a-t-il eue? Voilà le point à établir.
Il nous est aisé de prouver le contraire, puisque c’est lui précisément qui a donné à mademoiselle Céleste la pensée de replacer son argent de cette façon.
Vous criez à l’invraisemblance! attendez; les faits vont vous convaincre.
Le bulletin de la poste aux chevaux, laissé au dossier, prouve qu’à la date par nous indiquée, le mobilier de mademoiselle Céleste a été conduit dans le Berry. Les frais de transport ont coûté 600 fr.; c’est ce mobilier, dont nous avons donné les factures, Vigand et autres, qui n’a jamais cessé d’être la propriété de mademoiselle Céleste, et qui a été depuis transporté chez elle au Poinsonnet.
Trois ans après, la liaison de mademoiselle Céleste avec M. de *** avait changé de caractère; aux illusions commencèrent à succéder des appréciations plus froides et plus raisonnables. La famille de M. de *** voulait le marier. Mademoiselle Céleste n’apportait à ces projets, dont elle comprenait la nécessité, aucun obstacle. Sa correspondance l’atteste. Mais ce lien ne pouvait se rompre en un jour. M. de *** comprenait que la vie commune devenait impossible. Mais il ne pouvait consentir à laisser s’éloigner de lui la femme qui avait été pendant trois ans la compagne de sa vie. C’est alors qu’il eut l’idée de l’engager à acheter un petit domaine, dans le but de se créer ou une retraite pour l’avenir, ou un revenu avantageux. Se séparant de M. de ***, elle devait reprendre son mobilier, qui allait tout naturellement trouver sa place au Poinsonnet. On chercha d’abord un emplacement convenable. Mademoiselle Céleste ne nie pas que M. de *** l’ait dirigée dans cette recherche; mais elle l’accompagnait toujours, et rien n’a été fait sans son assentiment. La position du Poinsonnet, à quelques mètres de la forêt, a paru avantageuse. «Si vous n’habitez pas un jour ou l’autre par vous-même, lui disait M. de ***, vous trouverez facilement à louer votre propriété comme rendez-vous de chasse.» Qu’on ne s’étonne donc pas si le Poinsonnet a reçu une approbation qui rappelle tous les attributs de la chasse; à l’origine, mademoiselle Céleste ne comptait occuper que la maison du garde. Elle a cédé à un entraînement naturel aux personnes qui viennent d’acheter et aux conseils de M. de ***. Elle a fait venir Lamarche le maçon, et Duly le charpentier. Elle leur a tracé à la plume, sur un morceau de papier, le plan du pavillon qu’elle voulait.
Pour mieux marquer l’intention de la rupture projetée entre elle et M. de ***, elle est revenue à Paris et s’est engagée au théâtre des Variétés.