—J’aime mieux vous l’apporter moi-même si vous le permettez.
—De grand cœur, me dit-elle en me tendant une seconde fois la main.
J’y retournai le samedi; elle était dans son salon au premier étage; à gauche, en entrant, se trouvait une jardinière à espalier toute recouverte de lierre; un divan capitonné en perse, dessin cachemire, faisait le tour du salon; à droite, se trouvait une armoire à portes vitrées contenant mille curiosités. Je ne vis pas de suite Mlle Rachel; elle était assise dans un grand fauteuil, le dos tourné au jour. Au-dessus de sa tête, dans un cadre ovale, était suspendu un portrait d’enfant; c’était celui de son fils aîné, ravissant petit garçon dont le regard, intelligent comme celui de sa mère, semblait vous suivre partout.
—Il est beau, mon fils! n’est-ce pas? me dit-elle en se levant; c’est un vrai trésor. Comment allez-vous?
—Mais à merveille, et vous? Mieux, j’espère, puisque je vous trouve levée.
—Je vais tout à fait bien. M’apportez-vous ma loge?
Je la lui donnai, elle m’indiqua un siége de la main, regarda le coupon quelques minutes pendant lesquelles elle sembla m’oublier tout à fait. Sa toilette était sombre ce jour-là et ajoutait encore à son air de tristesse. Elle portait une robe de moire antique noire montée à gros plis autour de la taille; par-dessus une jaquette en drap noir soutachée de petits lacets de même couleur; un col uni, des manchettes plates lui emprisonnaient le cou et les poignets; ses cheveux étaient arrangés en bandeaux lisses, une seule petite boucle frisée en anneau sur le milieu de son front trahissait des ondulations effacées. Par moment, elle semblait en proie à une grande agitation et paraissait parcourir un monde de sa pensée.
—Excusez-moi, me dit-elle en me voyant levée, je suis dévorée d’inquiétude. Je viens de refuser un rôle; ils me forceront à le jouer, mais je quitterai le théâtre. Je puis toujours être malade. Ah! tenez, me dit-elle en changeant de ton, voici pour les loges du bénéficiaire.
Je pris congé d’elle, et, comme elle ne me demanda pas de venir la revoir, je partis assez triste, car le charme qu’elle possède à un si haut point avait opéré sur moi comme il opère sur tous ceux qui l’ont approchée.
On l’aime quand on la voit, on en raffole quand elle vous parle.