On m’invitait de tous côtés à des dîners, à des bals. J’y allais. Je recevais chez moi, mais c’était moins pour m’amuser que pour me fuir, pour donner le change à mes bonnes amies et à mes idées pleines de tristesse.
Je vivais cinq heures par jour au théâtre. J’avais déjà joué dans une pièce faite par les auteurs de la revue, mais je les connaissais peu. Ils étaient tous deux jolis garçons, ce qui ne nuit en rien au mérite; l’un était un véritable étourneau. Il contrefaisait à merveille les acteurs de Paris. Un jour, il vous faisait la cour en prenant l’organe enchanteur de Pelletier, l’acteur des Funambules, et il continuait avec le timbre de voix de Laurent, de l’Ambigu. L’autre, M. D..., était un homme de cœur et de mérite. Il était très-réservé avec les femmes de théâtre; il leur montrait une grande froideur, et comme il ne faisait d’exception que pour moi, je lui étais reconnaissante de l’amitié qu’il me témoignait. Cet appui m’était d’autant plus nécessaire que les femmes me faisaient une guerre acharnée, au milieu de beaucoup de câlineries et d’embrassades.
B....., par exemple, est bien la femme la plus singulière que j’aie rencontrée de ma vie. Elle est criarde à fendre la tête. Tous les douze mois, elle veut avoir deux ans de moins. Elle ne parle que de son air distingué, et, en fait de théâtre, elle était jalouse du souffleur; bonne personne, du reste, quand elle avait quitté ses planches.
Ozy, avec sa voix douce et sa jolie bouche, ne ménageait pas même ses intimes. Un jour, elle sortait du théâtre en grande toilette, M. C..., le directeur, lui demanda où elle allait. Elle lui répondit:
—Dame! je vais où vous m’avez condamnée d’aller, chez Mlle Mogador, puisque vous me l’avez donnée pour camarade.
Il lui répondit:
—Mais il me semble que je n’ai pas imposé dans votre engagement l’obligation d’aller chez elle?
Elle me fit sans doute mille amitiés ce jour-là, elle savait son monde comme une grande dame.
M. C..., avait pour caissier l’original le plus étrange qu’il fût possible d’imaginer. Il était gros, court et tout gris. On prétendait que c’était un juif arménien; mais il était difficile de savoir où il était né, car il parlait mal cinq ou six langues. Ses procédés administratifs consistaient à ne payer personne. Quand on lui demandait de l’argent ou des costumes, il vous répondait en allemand. Insistait-on, il parlait hébreu. Il avait eu, avec le concierge du théâtre, une histoire qui nous amusa pendant huit jours. Le concierge présentait sa note:
—Trente sous de mou, dit le caissier, pour quoi faire, du mou?