Mme Ugalde, vous le savez, est plutôt petite que grande, et fortement boulotte; elle marche mal, ses yeux sont ordinaires, sa bouche grande, ses lèvres fortes. La robe noire qu’elle portait ce soir-là, ses cheveux en l’air, me la firent trouver laide à première vue. Elle me pria fort gracieusement de m’asseoir, comme pour me donner le temps de l’examiner à mon aise, de me remettre ou de changer d’opinion à son égard.
Les femmes sont coquettes entre elles, et cela est bien simple, ce sont les conquêtes les plus difficiles à faire.
En ma qualité de mauvaise actrice, je jouais toujours au lever du rideau. Je venais de finir les Reines des bals, lorsque Boullé vint me dire:
—Avant de partir, vous entrerez chez Mme Ugalde, je vous conduirai à sa loge.
Boullé était notre régisseur; c’est un homme aussi grand et aussi maigre que l’Arménien est gros et petit. Boullé est le régisseur de la scène; il est bègue, nerveux, quelquefois colère, et plus il se fâche, plus sa maudite langue refuse de lui obéir. On rit, il s’emporte; pourtant il est excellent homme et vous pardonne très-vite les sottises qu’il vous a dites.
Son intelligence et son habileté sont connues; les artistes l’aiment beaucoup, et s’il est un peu banal, s’il donne raison à chacun, c’est que, vivant au milieu d’une république difficile à gouverner, il veut être bien avec tout le monde. Son fils, qui joue la comédie sous le nom de Nanteuil, n’est pas épargné plus que les autres. Un hasard nous faisait jouer ensemble dans toutes les pièces; je n’ose pas dire qu’il était aussi mauvais acteur que j’étais mauvaise actrice, mais je le pense; seulement c’était bien l’homme le plus consciencieux, le meilleur camarade que j’aie jamais connu. On le faisait danser avec moi, ce n’était pas trop son affaire; mais il y mettait tant de bonne volonté qu’il serait arrivé à sauter en mesure.
J’entrai donc, en descendant, car je m’habillais au second, chez la sirène du premier. Boullé m’annonça et, je l’ai dit, Mme Ugalde vint au-devant de moi, le sourire aux lèvres, sans doute pour me montrer ses dents blanches.
Si elle s’est fait à première vue une opinion de ma personne, elle a dû me trouver stupide.
N’ayant pas l’habitude de préparer mes phrases et ayant voulu faire une exception pour aborder convenablement la grande cantatrice, je me trouvai dépourvue comme un enfant qui a oublié son compliment. Il ne me venait pas à l’idée de dire autre chose, je voulais rattraper mon discours envolé à sa vue, elle continua sa toilette comme si je n’étais pas là.
Petit à petit, je vis revenir sous les couches de blanc, de rouge et de noir artistement posées, la belle fée aux roses de l’Opéra-Comique. Cela me rendit la parole, et une roulade lancée pour exercer sa voix, sans doute, au beau milieu d’une phrase, me rendit mon admiration.