Il était peut-être bien un peu tard, je n’avais pas de notes enchantées à jeter à ses pieds comme une pluie de perles. Elle me demanda en riant si je la trouvais un peu mieux; l’embarras me rendit toute ma timidité, et je m’en pris encore une fois à la maudite expression de ma physionomie qui trahissait toujours mes pensées les plus secrètes.

Mme Ugalde, du reste, est très-modeste; elle prend avis de tout le monde, elle n’a ni morgue ni orgueil, on dirait que son mérite l’étonne. Elle ne se fait jamais prier pour chanter, elle ne s’assujettit pas à ces mille précautions prises d’ordinaire par les chanteurs pour épargner leur voix.

Ce jour-là, elle était prête, on allait commencer les Trois Sultanes, la salle était pleine à s’écrouler. Elle me pria d’aller l’entendre pour lui dire comment je l’avais trouvée. Je crus d’abord qu’elle se moquait de moi, mais elle insista, et j’y fus.

Son entrée en scène fut accueillie par un tonnerre d’applaudissements, cela dura plus de vingt minutes; chaque fois qu’elle voulait ouvrir la bouche, tous les spectateurs applaudissaient comme un seul homme. Elle fut émue aux larmes et chanta comme elle chante; mais ce qui surprit tout le monde, ce fut sa manière de dire les vers. Non-seulement c’est une grande cantatrice, mais aussi une grande comédienne, jouant et riant avec autant de grâce qu’Augustine Brohan.

Les tirades, les morceaux furent bissés, la représentation fut double.

On avait engagé pour cette solennité une grande et belle personne, Mlle Irène. Ce soir-là, elle était éblouissante de beauté avec son costume de sultane et ses cheveux épars entrelacés de sequins d’or. Eh bien, le croirait-on? le talent a une si grande puissance sur les masses, la volonté de Mme Ugalde est si ferme quand elle veut plaire ou briller, que ce soir-là elle fut trouvée plus belle que cette vraie beauté.

Kopp, qui remplissait un rôle d’eunuque, la seconda si bien qu’il eut une place dans son succès. Je le vis heureux une fois, une seule, car il se plaignait toujours, et en effet, on le sacrifiait un peu.

Le pauvre Baptiste de la Vie de Bohême ne voyait augmenter ni ses appointements ni ses rôles. Cela était injuste, et il aurait eu raison de se plaindre si cela avait servi à quelque chose.

Quand je retournai dans la loge de Mme Ugalde, elle s’habillait pour le dernier acte, et j’assistai à une grande discussion entre elle et son coiffeur.

Elle devait entrer en costume d’esclave et les cheveux pendants; cela, soit dit en passant, ne lui faisait pas de peine, ses cheveux avaient au moins un mètre cinquante centimètres de longueur, cela lui faisait presque un manteau. Mais elle s’était mise dans l’idée qu’elle avait un creux derrière la tête et elle voulait absolument qu’on lui rembourrât la fossette que tout le monde a plus ou moins marquée derrière la nuque.