Rue d’Angoulême, au coin du boulevard.
Et mon cocher partit.
—Ah! me dit-elle, quelle émotion j’ai éprouvée en vous revoyant! Le saisissement m’avait coupé la parole. J’avais presque peur; si vous m’aviez mal reçue! Je n’ai jamais perdu une occasion de vous voir à l’Hippodrome ou au théâtre, je vous suivais partout, de loin, bien entendu; chacun de vos succès me rendait heureuse, et j’aurais voulu vous le dire, mais je n’étais rien et vous montiez toujours. Vous riez, vous avez peut-être raison: les sœurs qui m’ont élevée me disaient un peu folle; je suis originale, affectueuse et je me souviens plus longtemps que les autres, voilà tout.
J’étais très-flattée de ce bon souvenir, mais j’étais encore plus intriguée de savoir chez qui j’allais et qui était ma compagne.
Je la priai donc de me dire plus clairement qui elle était, car le nom de sa malade m’était inconnu, et elle-même ne me rappelait aucun souvenir.
—Moi, me dit-elle, j’ai votre âge; je suis née le même jour que vous, je m’appelle Elisabeth comme vous, et nous avons fait notre apprentissage dans la même maison, rue du Temple.
Je me souvins alors, et je lui demandai ce qu’elle faisait et pourquoi elle portait ce costume.
—Dieu a repris ma mère, j’étais encore bien jeune, je me trouvais sans ressource, sans asile; les voisines me promenaient dans le quartier; on semblait demander de porte en porte:
«Quelqu’un a-t-il du pain de trop à donner à cette enfant?»
Ma mère est morte rue de Bondy, et, pendant longtemps, la marchande des quatre saisons qui est sur le boulevard, à la porte de l’Ambigu-Comique, me donnait chaque soir le pain de seigle rassis, ou les cerises tournées qu’elle n’avait pu vendre dans la journée.