—J’étais trop malheureuse, je vous aurais fait honte, ou vous m’auriez fait l’aumône, cela m’aurait humiliée; et puis je voulais mourir: j’en aurais eu le courage si la force ne m’avait pas manqué, je suis tombée comme une masse.

Quand je revins à moi, j’étais dans un lit bien blanc, à l’hospice de la Pitié. On m’avait apportée là sur un brancard, et je me trouvais si heureuse de m’étendre sur un matelas que j’embrassais mes draps; puis, quand je vis une bonne sœur, mon cœur se détendit, je me souvins des religieuses qui m’avaient élevée et je fondis en larmes.

Si j’avais pu entrer en religion à cette époque, il me semble que j’aurais servi le bon Dieu à deux genoux toute ma vie; mais il fallait ce que je n’avais pas: des protections ou de l’argent.

Lorsqu’on m’eut emmenée à l’hospice, Célestine fit une quête pour moi dans le théâtre, et lorsqu’elle m’en remit le montant, je vis votre nom sur la liste des souscripteurs. Quand je sortis, vous n’étiez plus à Belleville.

Je trouvai un peu d’ouvrage, j’allais renoncer au théâtre, quand mon bon ou mon mauvais génie me fit rencontrer une personne qui me proposa de chanter dans un café-concert; on m’offrait quarante sous par jour et l’on s’engageait à me fournir les costumes.

Je crus faire un marché d’or et j’acceptai avec reconnaissance.

J’avais une voix de contralto; à force de chanter dans tous les tons, ma voix se brisa; je quittai la romance pour chanter la chansonnette, en costume d’homme.

Je suis toujours dans un café. On dit que j’ai contribué à sa fortune; ce que je puis assurer, c’est qu’il n’a guère contribué à la mienne; et puis je n’ai pas d’ordre, personne ne m’a appris à compter, voilà pourquoi je ne suis pas souvent en mesure pour obliger les autres autant que je le voudrais; sans cela, je n’aurais pas été vous chercher.

Mais je vous parle de moi depuis une heure, comme s’il ne s’agissait pas d’une autre personne plus intéressante.

Depuis plusieurs mois je demeure dans un hôtel, rue d’Angoulême.