Elle m’avait entraînée à mal faire sans savoir ce qu’elle faisait, puis elle l’avait regretté tant de fois, et en ce moment je la voyais si cruellement punie, qu’il ne me vint pas un seul instant à l’idée de la considérer comme mon mauvais génie.
Je pleurais, je riais et j’étais bien convaincue que ma présence allait lui rendre la santé, la vie.
Adèle plaça une tasse de tisane sur la table de nuit, nous apporta une bougie, m’approcha une chaise et sortit en me disant: «Si vous avez besoin de moi, frappez à cette porte et ne parlez pas trop haut si vous avez des secrets, car, de chez moi, j’entends tout ce qui se dit ici.»
Denise tint longtemps ses mains dans les miennes, je les sentais se réchauffer petit à petit. J’attendais qu’elle pût me parler, car moi, je ne trouvais point un mot à dire; je me sentais émue, désolée, j’étais bien réellement en face de la mort. La pauvre femme n’avait plus qu’un souffle, et il était si faible que je le crus éteint vingt fois.
Je descendis chez le concierge, qui était, je crois, le maître de l’hôtel, et je le priai de faire chauffer un peu de vin de Bordeaux bien sucré, je fis boire à Denise quelques cuillerées de ce vin, il la réchauffa et ranima ses forces et sa mémoire.
Ses yeux brillèrent un peu dans leur orbite creusée par la souffrance et les privations. Sa mâchoire se dessinait sous sa peau transparente comme la cire et j’aurais pu compter au travers ses dents, le seul ornement qui lui restait.
On pouvait donc changer ainsi! une heure plus tôt, je ne l’aurais pas cru. Etait-ce bien là cette pauvre fille si fraîche, si enjouée, qui me faisait rire quand j’avais envie de pleurer? celle que j’avais crue mariée, heureuse, et dont je m’étais si peu souvenue au milieu de mes splendeurs, la croyant à l’abri du besoin! Que s’était-il donc passé? J’aurais voulu le savoir et je n’osais l’interroger.
—Allons, me dit-elle en se soulevant un peu, je me sens mieux; mais j’ai tant de choses à te dire que je ne sais pas par où commencer. Si je perdais connaissance, n’aie pas peur et appelle Adèle. Si tu savais comme elle a été bonne pour moi! C’est un cœur comme on en rencontre rarement dans la vie. Sans elle je serais morte; pour moi, un peu plus tôt, un peu plus tard, cela ne faisait rien, mais l’enfant voulait vivre et je n’avais pas une goutte de lait. Adèle a vendu ou engagé ses robes pour me secourir et je crois qu’elle garde son costume d’homme parce qu’elle n’a pas autre chose à mettre. Je n’aurais ni le courage ni la force de te raconter les détails de ma vie, reprit Denise après une pause; j’avais le cœur aimant, cela devait me conduire à toutes les faiblesses; j’étais confiante, cela devait me perdre. J’ai eu mon bonheur dans les mains et je l’ai brisé comme l’enfant brise un jouet; je croyais trop en moi pour douter des autres; aujourd’hui, il ne me reste pas même l’ombre d’un espoir et je ne te dirai pas les choses comme je les voyais alors, mais comme elles sont aujourd’hui que j’en connais le dénoûment.
Depuis que je me suis enfermée dans cette chambre avec ma douleur physique et morale, mon intelligence s’est développée; je suis sûre que mon jugement est juste, et si je pouvais enseigner aux femmes, au lieu de leur dire ce que je te disais, je les sauverais de la honte en me donnant à elles pour exemple et pour solution; mais je vais emporter dans la tombe mes regrets et mes envies de bien faire.
—Enfin, tu mourras pardonnée, n’est-ce pas?