Denise devint si pâle que je crus que tout était fini et je l’engageai à demander pardon à Dieu.

—J’ai trop péché, murmura-t-elle, un prêtre ne pourrait rien pour moi; que ma destinée s’accomplisse dans l’autre monde comme elle s’est accomplie dans celui-ci!

Je ne me rendis pas du tout à cette mauvaise raison, mais l’heure avancée de la nuit ne me permettait pas d’envoyer chercher un confesseur, ce que j’aurais certainement fait sans la consulter, car il doit y avoir, dans ces prières dites pour votre âme au moment suprême, une consolation infinie pour la réprouvée; tout le monde la repousse, la méprise; la religion lui tend la main, fait entrer le repentir dans son cœur, lui rend la foi, l’espérance perdue, et si l’on ne s’adressait pas à elle qu’au dernier moment, elle vous aiderait à vous supporter vous-même et vous apprendrait qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Denise avait trop d’intelligence pour ne pas comprendre, et je lui aurais fait entendre raison si elle avait pu m’écouter, mais elle reprit la parole et je n’osai plus l’interrompre.

—Je m’étais crue ambitieuse, orgueilleuse, mais je ne fus pas longtemps à m’apercevoir de mon erreur, et au fond j’étais plutôt faite pour être une bonne ménagère qu’une courtisane. Je m’attachais aux choses et je me faisais un intérieur avec rien. J’eus quelques liaisons commencées gaiement et toujours rompues avec des larmes de ma part.

Il y a huit ans, je fis à Rouen la connaissance d’un jeune homme; il était employé dans une maison de commerce. Sa mère avait un peu de bien, mais cela ne devait pas lui faire une grande fortune, et je ne le voyais pas assez au-dessus de moi pour redouter une séparation motivée, comme cela arrive toujours, parce qu’on devient riche et que votre position, votre rang, vous obligent à vous marier. Sa mère habitait la campagne; moi, je demeurais avec lui et je portais son nom, quoique l’on sût à quoi s’en tenir. Il gagnait peu, mais j’apportais tant d’ordre dans notre petit ménage, que nous étions heureux; avec ma sotte confiance, je ne voyais pas de changement possible dans l’avenir. Il se nommait Édouard M....., son nom ne pouvait tenter personne; mon passé seul me séparait de lui, mais j’étais convaincue que je parviendrais à l’oublier moi-même en le lui faisant oublier à force de tendresse et d’abnégation. Pendant huit ans, je fus sa servante, son esclave, son bon génie, l’âme de son âme, l’esprit de son esprit. Il devint rangé, laborieux, instruit, parce que je l’encourageais au travail. Je ne devais jamais le quitter; il voulait m’épouser dès que sa mère serait convaincue que je l’aimais assez pour lui être dévouée et le rendre heureux; il me proposa plusieurs fois d’en finir malgré elle si elle faisait encore une objection, et je refusai parce que je voulais gagner mon bonheur.

Il y a un an, Édouard changea tout à coup; il était rêveur, préoccupé, contraint en ma présence. Les affaires l’absorbaient, me disait-il; son patron quittait le commerce et songeait à le mettre à la tête de son établissement, sa mère désirait ardemment lui voir une position; mais à tout cela il y avait un obstacle: l’obstacle, c’était moi. On cherchait bien à me le faire comprendre; mais ma confiance ou plutôt ma bêtise s’obstinait à ne pas voir clair.

Je comprenais seulement que sa position avec moi n’étant pas régulière pour le monde, il voulait m’épouser.

Un jour, je crus mourir de joie en lui apprenant que j’allais être mère. Un enfant devait me régénérer, faire tout oublier; c’était le pardon que Dieu m’envoyait! Au lieu de me sourire en apprenant cette nouvelle, Édouard devint pâle comme la mort, et, au lieu de me serrer la main, il recula.

J’eus le pressentiment de mon malheur, mais je ne voulais pas y croire, et il fut obligé de me le dire en pleurant; larmes hypocrites et plus cruelles que l’insulte des passants.