J’envoyai chez lui, il ne rentrait plus; je passai plusieurs fois pendant la nuit sous les fenêtres de notre petit logement; mes fleurs étaient toujours sur l’appui de la croisée, mais on ne les avait pas arrosées, elles retombaient flétries sur les bords de la caisse; jusqu’à mon oiseau qu’on avait laissé mourir de faim dans sa cage; l’oiseau, les fleurs, la femme et l’enfant, tout devait avoir le même sort.

Voyant qu’il n’y avait plus d’espérance à avoir, car j’appris qu’il allait se marier avec la fille d’un négociant d’Elbeuf et qu’il comptait sur sa dot pour payer son établissement, je revins à Paris, décidée à travailler pour nourrir mon enfant; j’avais compté sans le chagrin qui détruit les forces; j’avais trouvé un peu d’ouvrage, mais je suis tombée malade. J’ai vingt-huit ans; une première grossesse à cet âge vous fait horriblement souffrir; j’ai regretté d’être partie, j’aurais dû rester auprès de lui comme un reproche vivant, mais je n’ai pas eu la force de repartir, mes ressources se sont épuisées petit à petit, je suis venue loger ici par économie, j’ai écrit à Rouen lettres sur lettres, ne demandant rien pour moi, mais pour mon enfant, qui devait souffrir des privations que je m’imposais, on ne m’a pas répondu.

Pas un secours, pas une parole de consolation ne m’est venue de lui; il est marié, heureux, il n’a pas le temps de se souvenir, et je te l’ai dit, sans cette bonne fille tout serait fini, sans elle je n’aurais pas pensé à toi, je n’ai plus la force de rien.

Elle laissa tomber sa tête en avant comme une chose inerte, j’eus peur, mais elle rouvrit les yeux et me fit signe de lui donner à boire, puis elle reprit:

—Puisque la destinée ou le hasard nous rapproche, je vais te dire à toi ce que je ne puis dire à d’autres, parce qu’ils ne me comprendraient pas.

Je l’engageai à se reposer, l’assurant que je ferais tout ce qui dépendrait de moi pour elle et son enfant.

—Moi, reprit-elle en souriant, je n’ai plus besoin que d’un morceau de toile et de quelques planches de sapin, et je ne veux pas que ni toi ni une autre femme se charge de ma fille. Oh! je sais bien que tu ne la pousserais pas à mal faire, mais on ne fait pas toujours ce qu’on voudrait, et je retrouverais des forces pour l’écraser si j’étais sûre qu’elle devînt ce que j’ai été. Je lui ai trouvé un asile où les orphelines trouvent une famille, des soins constants, un bon exemple, et où l’idée du mal ne peut arriver jusqu’à elles.

Ce mot d’enfant trouvé me faisait peur il y a huit jours, puis je m’y suis habituée en interrogeant mes souvenirs.

Jamais je n’ai rencontré parmi les femmes perdues une jeune fille qui ait été élevée aux Orphelines; et puis, je me rappelle les avoir vues quelquefois, toutes habillées de même, passer en rang dans les rues; elles étaient conduites par ces religieuses qui veillent sans cesse sur ce troupeau abandonné des hommes.

Tous ces enfants avaient l’air heureux, la sérénité de leurs âmes était transparente sur leurs visages résignés.