L'illustre Cuvier est un des monsieur du jardin du Roi! Je demeurai confondue. Hélas! hélas! me disais-je, que de pareils propos dans la bouche des capitaines des gardes, des gentilshommes de la chambre, des intimes du roi de France expliquent tristement le voyage de Cherbourg! L'Europe nous enviait la gloire de posséder Cuvier, et la Cour des Tuileries ignorait jusqu'à son existence. Les deux ducs étaient du pavillon de Flore, comme monsieur de Puységur du pavillon de Marsan.—

Nous avions vu arriver successivement un assez grand nombre de femmes anglaises. J'ai déjà dit combien leur costume paraissait étrange; mais je fus encore bien plus étonnée de leur maintien. Les dix années qui venaient de s'écouler, sans aucune communication avec le continent, leur avaient fait chercher l'initiative de leurs modes dans leurs propres colonies.

Elles avaient transporté dans nos climats les manières abandonnées et les habitudes du tropique, entre autres ces grands divans carrés sur lesquels on est couché plutôt qu'assis, et où femmes et hommes sont étendus pêle-mêle. Les grandes dames avaient conservé une certaine tradition de l'urbanité de mœurs des femmes françaises et s'étaient persuadées qu'elle était accompagnée de façons libres. Or, c'est ce qu'il y a de plus facile à imiter et, comme elles n'avaient plus l'original sous les yeux, elles s'étaient fait un type imaginaire qui nous étonnait fort.

Rien n'est plus éloigné de la vérité que cette idée adoptée par la plupart des écrivains anglais sur les femmes françaises. Elles ont en général de l'aisance de conversation, mais, dans aucun pays, le maintien n'est plus calme et plus sévère; et, même avant la Révolution, lorsque les mœurs étaient beaucoup moins bonnes, les formes extérieures étaient encore plus rigoureuses.

Il est commun chez nous de voir des femmes qui passent pour légères conserver dans le monde un ton parfait; je ne sais si la morale y gagne, mais la société en est certainement plus agréable. Les anglaises semblaient, au contraire, avoir jeté leur bonnet par-dessus les moulins. Je me rappelle avoir vu dans le salon de monsieur de Talleyrand, où toutes les femmes, selon l'usage des salons ministériels d'alors, étaient rangées sur des fauteuils régulièrement espacés le long du mur, une petite mistress Arbuthnot, jeune et jolie femme, qui affichait dès lors ses prétentions au cœur du duc de Wellington, quitter le cercle des dames, se réunir à un groupe formé exclusivement par des hommes, s'appuyer contre une petite console, y poser les deux pouces, s'élancer dessus très lestement et y rester assise avec les jambes ballantes que de fort courtes jupes ne couvraient guère plus bas que les genoux.

Bientôt une colonie entière de dames anglaises vint nous apprendre que les façons de mistress Arbuthnot ne lui étaient pas exclusivement réservées.

Je vis souvent, mais sans y prendre grand goût, madame de Nesselrode; celle-là était suffisamment froide et guindée assurément. Elle avait beaucoup d'esprit et préludait à la domination exclusive qu'elle a depuis exercée sur son mari. Elle était jalouse de tout ce qu'elle pouvait craindre avoir quelque influence sur son esprit et, à ce titre, elle m'honora d'une assez grande dose de malveillance.

La princesse Zénéide Wolkonski éprouvait un autre genre de jalousie toute orientale; elle ne permettait pas même à son mari d'envisager une femme. Dès qu'elle fut arrivée à Paris, elle l'enferma sous clef. Quelques mois avant, dans un accès de frénésie jalouse, elle s'était mordu la lèvre de manière à en emporter un assez gros morceau. La cicatrice était encore rouge et nuisait à sa beauté qui était pourtant réelle. Je ne sais pourquoi j'avais trouvé grâce devant elle et elle permettait au pauvre Nikita de venir chez moi. L'Europe a depuis retenti des querelles et des folies de ce couple extravagant.

Mon frère commençait à sentir l'inconvénient de n'avoir aucune carrière et regrettait vivement d'avoir cédé aux instigations de sa coterie. Ma mère en était d'autant plus affligée qu'elle se sentait coupable de l'avoir influencé dans cette décision. Elle se détermina à demander une audience à madame la duchesse d'Angoulême. Cette princesse fut extrêmement bonne et aimable pour elle. Elle lui parla de son père, il était rare qu'elle en prît l'initiative, et, ce qui était plus rare encore, elle lui parla de son mari. Elle regrettait que son extrême timidité lui donnât une gaucherie qui empêchait d'apprécier un mérite réel qui pourtant, selon elle, ne manquerait pas de se découvrir à la longue. Elle montra pour lui une tendresse excessive.

Au reste, elle promit de s'occuper du sort de mon frère et, en effet, peu de jours après, il reçut le brevet de chef d'escadron. C'était un abus et un de ceux qui ont le plus aliéné l'armée et irrité le pays. Mais il était devenu si général parmi les gens avec lesquels nous vivions qu'il aurait été impossible de se montrer sans cette épaulette qu'on n'avait aucun droit raisonnable de demander.