Moutier posa un matelas par terre, étendit dessus l'étranger; aidé de trois hommes vigoureux, il l'emporta ainsi et le déposa chez Mme Blidot, dans la chambre et sur le lit qu'elle leur indiqua. Elle aida Moutier à lui enlever ses vêtements, à laver le sang figé sur son visage et qui le rendait méconnaissable. Quand il fut bien nettoyé, Moutier le regarda; il poussa une exclamation de surprise. «Quelle chance, ma bonne madame Blidot? Savez-vous qui je viens de sauver du couteau—de ces coquins? Mon pauvre général prisonnier! C'est lui! Comment, diantre, a-t-il été se fourrer par là? Le voilà qui ouvre les yeux; il va revenir tout à fait.»

En effet, le général reprenait connaissance, regardait autour de lui, cherchait à se reconnaître; il examinait Mme Blidot. Il ne voyait pas encore Moutier, qui s'était effacé derrière le rideau du lit; mais quand le général demanda:

«Où suis-je? Qu'est-il arrivé?» Moutier se montra et, lui prenant la main:

«Vous êtes ici chez mes bonnes amies, mon général. Le brigand chez lequel vous étiez descendu a la cuisse cassée, son frère a le crâne défoncé, et la femme a reçu un coup d'assommoir dont il lui restera quelque chose si elle en revient.»

LE GÉNÉRAL.—Comment! encore vous, mon brave Moutier? C'est pour vous que je suis venu me fourrer dans ce guêpier, et c'est vous qui m'en tirez, qui êtes encore une fois mon brave sauveur?

MOUTIER.—Trop heureux, mon général, de vous avoir rendu ce petit service. Mais comment est-ce pour moi que vous avez pris vos quartiers chez ces coquins? Avant de répondre, le général demanda un verre de vin; il l'avala, se sentit remonté et dit à Moutier:

«Vous m'aviez dit que vous vouliez passer par ici pour voir vos bonnes amies et les enfants; j'ai voulu vous épargner la route par étapes d'ici jusqu'aux eaux de Bagnoles, et je suis venu vous attendre chez ce scélérat qui a si bien manqué m'égorger.»

MOUTIER.—Comment ont-ils fait pour s'emparer de vous? Et pourquoi voulaient-ils vous tuer?

LE GÉNÉRAL.—Nous avons eu une querelle au sujet d'un pauvre petit diable qui avait l'air si malheureux, si malade, si terrifié, que j'en ai eu compassion. Je lui ai donné une commission et vingt francs pour en payer un, le surplus pour lui. Le fripon d'aubergiste a volé les vingt francs, car je n'ai plus revu l'enfant. Je lui en ai reparlé le lendemain. J'ai su que l'enfant était le fils d'une mendiante qui l'a laissé à l'aubergiste pour l'aider dans son ouvrage; j'ai vu que l'enfant devait être traité fort durement. J'ai demandé à payer son apprentissage quelque part; le coquin a refusé. J'ai dit que j'irai le demander au maire de l'endroit; il est entré en colère et m'a parlé grossièrement. J'avais eu la sottise de lui laisser voir ma bourse pleine d'or, des billets de banque et des bijoux dans ma cassette, et je lui dis qu'il avait perdu par sa grossièreté une bonne occasion d'avoir quelques milliers de francs. Il s'est radouci, m'a dit qu'il acceptait le marché; j'ai refusé à mon tour, et j'ai tout remis dans ma cassette. L'homme m'a lancé un regard de démon et s'en est allé. Une heure après, la femme m'a fait passer dans une petite salle éloignée et m'a apporté mon déjeuner; le mari est rentré comme je finissais. Je n'y ai pas fait attention. J'ai entendu qu'en sortant il fermait la porte à double tour. J'ai sauté sur la porte, j'ai secoué, j'ai poussé, j'ai appelé; personne et pas moyen d'ouvrir. J'ai été à la fenêtre, j'ai ouvert; pas moyen de sauter dehors: des barreaux de fer énormes et serrés à n'y pas passer un écureuil J'ai crié comme un sourd, mais aussitôt les volets se sont fermés; j'ai entendu barricader au-dehors. Pour le coup, la peur m'a pris; j'étais là comme dans une souricière. Pas d'armes! je n'en avais pas sur moi, et ils avaient enlevé le couvert et les couteaux. Je criais; c'est comme si j'étais resté muet. Personne ne m'entendait. Que faire? Attendre? C'est ce que j'ai fait. Il faudra bien qu'ils m'apportent à manger, pensais-je; en me mettant près de la porte, je m'élancerai dehors dès qu'elle sera entrouverte. J'attendis longtemps, et, quand on vint, ce ne fut pas la porte qui s'entrouvrit, mais le volet; on me passa des tranches de pain. «Il y a de l'eau dans la carafe», dit la voix de l'aubergiste, et le volet se referma. Je restai ainsi deux jours, fatigué à mourir, n'ayant qu'une chaise pour me reposer, du pain et de l'eau pour me nourrir, horriblement inquiet de ce qui allait m'arriver; je bouillonnais quand je pensais que vous étiez peut-être ici, à cinq cents pas de moi et ne pouvant me porter secours. Enfin, le troisième jour, j'entendis un mouvement inaccoutumé du côté de la porte; je repris mon poste, prêt à me jeter sur le premier qui paraîtrait. En effet, j'entends approcher, la clef tourne dans la serrure, la porte s'ouvre lentement; l'obscurité de ma prison ne leur permettait pas de me voir. J'attends que l'ouverture de la porte soit assez large pour me laisser passer, et je me lance sur celui qui entre; je reçois un coup de poing dans le nez. Le sang jaillit et me gêne la vue, ce qui ne m'empêche pas de chercher à me faire jour; mais ils étaient plusieurs, à ce qu'il paraît, car je sentais les coups tomber comme grêle sur ma tête, sur mon dos et surtout sur mon visage. Le sang m'aveuglait; je ne voyais plus où j'étais. J'appelle, je crie au secours; les coquins jurent comme des templiers et parviennent enfin à me jeter par terre. L'un d'eux saute sur ma poitrine, pendant que d'autres me garrottent les pieds, les mains, et m'enfoncent dans la bouche un mouchoir qui m'étouffait. J'ai bientôt perdu connaissance, et je ne sais pas comment j'ai été délivré ni comment vous avez pu deviner le danger où je me trouvais.

MOUTIER.—Je vous raconterai cela, mon général, quand vous serez reposé; vous avez l'air fatigué. Il vous faut un médecin et je vais l'aller chercher.