La colère de Mme Papofski redoublait; elle ne voyait aucun moyen de se faire obéir. Nikita sortit; Mashka s'esquiva; Mme Papofski resta seule à ruminer son désappointement. Elle finit par se consoler à moitié en songeant à l'abrock de cent roubles par tête qu'elle ferait payer à ses six mille paysans de Gromiline et à tous les paysans de ses autres propriétés nouvelles.
On lui prépara son déjeuner comme à l'ordinaire; quoique mécontente de tout et de tout le monde, elle n'osa pas le témoigner, de peur que les cuisiniers ne fissent comme les autres domestiques, et qu'elle ne trouvât plus personne pour la servir.
Les enfants portèrent le poids de sa colère; elle tira les cheveux, les oreilles des plus petits, donna des soufflets et des coups d'ongles aux plus grands, les gronda tous, sans oublier les bonnes, qui eurent aussi leur part des arguments frappants de leur maîtresse. Ainsi se passa le premier jour de son entrée en possession de Gromiline et de ses dépendances.
Les jours suivants, elle se promena dans ses bois, dans ses prés, dans ses champs, en admira la beauté et l'étendue; marqua, dans sa pensée, les arbres qu'elle voulait vendre et couper; parcourut les villages; parla aux paysans avec une dureté qui les fit frémir et qui leur fit regretter d'autant plus leur ancien maître; le bruit de la donation de Gromiline à Mme Papofski s'était répandu et avait jeté la consternation dans tous les esprits et le désespoir dans tous les coeurs. Elle leur disait à tous que l'abrock serait décuplé; qu'elle ne serait pas si bête que son oncle, qui laissait ses paysans s'enrichir à ses dépens. Quelques-uns osèrent lui faire quelques représentations ou quelques sollicitations; ceux-là furent désignés pour être fouettés le lendemain. Mais, quand ils arrivèrent dans la salle de punition, leur staroste [8], qui les avait accompagnés, produisit un papier qu'il avait reçu du capitaine ispravnik, et qui contenait la défense absolue, faite à Mme Papofski, d'employer aucune punition corporelle contre les paysans du général-comte Dourakine: ni fouet, ni bâton, ni cachot, ni privation de boisson et de nourriture, ni enfin aucune torture corporelle, sous peine d'annuler tout ce que le comte avait concédé a sa nièce.
Note 8:[ (retour) ] Ancien, nommé par les paysans pour faire la police dans le village, régler les différends et prendre leurs intérêts. On se soumet toujours aur décisions du staroste ou ancien.
Mme Papofski, qui était présente avec ses trois aînés pour assister aux exécutions, poussa un cri de rage, se jeta sur le staroste pour arracher et mettre en pièces ce papier maudit; mais le staroste l'avait prestement passé à son voisin, qui l'avait donné à un autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le papier eût disparu et fût devenu introuvable.
«Maria Pétrovna, dit le staroste avec un sourire fin et rusé, l'acte signé de M. le comte est entre les mains du capitaine ispravnik; il ne m'a envoyé qu'une copie.»
Le staroste sortit après s'être incliné jusqu'à terre; les paysans en firent autant, et tous allèrent au cabaret boire à la santé de leur bon M. le comte, de leur excellent maître.
Mme Papofski resta seule avec ses enfants, qui, effrayés de la colère contenue de leur mère, auraient bien voulu s'échapper; mais le moindre bruit pouvait attirer sur leurs têtes et sur leurs épaules l'orage qui n'avait pu encore éclater. Ils s'étaient éloignés jusqu'au bout de la salle, et s'étaient rapprochés de la porte pour pouvoir s'élancer dehors au premier signal.
Une dispute s'éleva entre eux à qui serait le mieux placé, la main sur la serrure; le bruit de leurs chuchotements amena le danger qu'ils redoutaient. Mme Papofski se retourna, vit leurs visages terrifiés, devina le sujet de leur querelle et, saisissant le plette (fouet) destiné à faire sentir aux malheureux paysans le joug de leurs nouveaux maîtres, elle courut à eux et eut le temps de distribuer quelques coups de ce redoutable fouet avant que leurs mains tremblantes eussent pu ouvrir la porte, et que leurs jambes, affaiblies par la terreur, les eussent portés assez loin pour fatiguer la poursuite de leur mère.