Quand les enfants se retirèrent, le général accompagna Mme Dabrovine dans son salon; M. Jackson demanda la permission de prendre le repos dont il avait tant besoin, et Mme Papofski rentra dans son appartement.
Lorsque chacun fut installé à sa place accoutumée, et que Natasha eut tout rangé autour de sa mère et de son oncle, elle dit au général:
«Savez-vous, mon oncle, que le pauvre M. Jackson a été bien malheureux?
—Comment le sais-tu, est-ce qu'il te l'a dit? répondit le général avec quelque frayeur d'une indiscrétion de Romane.»
Natasha: «Oh non! mon oncle; il ne m'a rien dit: mais je le sais et j'en suis sûre, parce que je l'ai vu à son air triste, pensif, souffrant. Il y a longtemps qu'il souffre! Voyez comme il est pâle, comme il est maigre! Pauvre homme, il me fait peine.»
Le général: «C'est parce qu'il a eu le mal de mer en venant d'Angleterre, mon enfant. Et puis, vois-tu, il a quitté sa famille, ses amis; il faut bien lui donner le temps de s'accoutumer à nous tous.»
Natasha: «Alors, mon oncle, je ferai tout ce que je pourrai pour qu'il soit heureux chez nous. Vous verrez comme je serai aimable pour lui. Pauvre homme! Tout seul, c'est bien triste!
—Bon petit coeur!» dit le général en souriant.
On causa quelque temps encore. Natasha appela Dérigny pour accompagner son oncle, et chacun se retira.
Quand le général fut seul avec Dérigny, il lui raconta que, quelques années auparavant, dans une campagne en Circassie, il avait eu pour aide de camp un jeune Polonais, le prince Pajarski, un des plus grands noms de la Pologne, et possédant une immense fortune; il s'y était beaucoup attaché; il lui avait rendu et en avait reçu de grands services.