JULIEN.—Je crois bien, M'sieur; un homme tout drôle, qui parle charabia, qui voulait absolument avoir mes dindes. Et puis, M'sieur, j'ai rencontré bien pis que ça: Alcide qui allait du côté de la ferme, et que j'ai appelé pour m'aider à faire marcher mes bêtes.

BONARD.—Pourquoi l'as-tu appelé? je défends que vous lui parliez, toi et Frédéric.

JULIEN.—C'est que je ne l'ai pas reconnu, M'sieur; et puis, une fois qu'il m'a tenu, je ne pouvais plus le faire partir.»

Julien raconta à Bonard ce qui s'était passé entre lui et Alcide.

JULIEN.—J'ai eu un mauvais mouvement, M'sieur; comme une envie de faire ce que me conseillait Alcide.

BONARD.—Qu'est-ce qui t'a arrêté?

JULIEN.—C'est que j'ai pensé que si Monsieur et Madame le savaient, j'en serais honteux, et que si je faisais la chose, ce serait en cachette de M'sieur. Alors je me suis dit: «Prends garde, Julien; ce que tu n'oses pas montrer au grand jour n'est pas bon à voir. Et si m'sieur Bonard, qui a été si bon pour toi, te fait peur, c'est que tu mériterais châtiment.» Et j'ai vu que j'avais eu une méchante envie, et j'en ai eu bien du regret, M'sieur, bien sûr; et je me suis dit encore que, pour me punir, je vous raconterais tout.

BONARD.—Tu as bien fait, Julien; tu es un bon et honnête garçon. Mais compte donc tes dindes pour voir s'il ne t'en manque pas: il me semble avoir vu courir quelqu'un dans le bois il y un instant.

—Oh! M'sieur, elles y sont toutes; je les comptais tout en marchant.» Malgré l'assurance de Julien, Bonard fit le compte du troupeau.

BONARD.—Je n'en trouve que quarante-cinq, mon garçon. Il t'en manque une.