JULIEN.—Mais tu vois bien qu'il me le donnait pour entrer à son service, et je voulais rester ici.

FRÉDÉRIC.—C'est ça qui est bête! Chez l'Anglais, tu serais devenu riche, il t'aurait payé très cher: tu aurais pu gagner sur les achats qu'il t'aurait fait faire.

JULIEN.—Comment ça? Comment aurais-je gagné sur les achats?

FRÉDÉRIC.—C'est facile à comprendre, Alcide me l'a expliqué. Tu achètes pour deux sous de tabac: tu lui en comptes trois: tu prends un paquet de chandelles, trois francs: tu comptes trois francs cinquante; et ainsi de suite.

JULIEN, avec indignation.—Et tu crois que je ferais jamais une chose pareille!

FRÉDÉRIC.—Tiens, par exemple Alcide le fait toujours. Il dit que c'est pour payer son temps perdu à faire des commissions, et c'est vrai, ça: alors, c'est avec cela qu'il s'amuse, qu'il achète des cigares, des saucisses, toutes sortes de choses, et il ne s'en porte pas plus mal.

JULIEN.—Non, mais il se gâte de plus en plus et devient de plus en plus malhonnête. Prends garde, Frédéric! c'est un mauvais garçon! Ne l'écoute pas, ne fais pas comme lui!

FRÉDÉRIC.—Vas-tu me prêcher, à présent? Je sais ce que j'ai à faire. Prends garde toi-même! Si tu as le malheur d'en dire un seul mot à mon père et à ma mère, nous te donnerons une rossée dont tu te souviendras longtemps.

JULIEN.—Tu n'as pas besoin de craindre que je te fasse gronder. Tu sais que je fais toujours mon possible pour t'éviter des reproches. Que de fois je me suis laissé gronder pour toi!

FRÉDÉRIC, avec aigreur.—C'est bon! je n'ai pas besoin que tu rappelles les générosités dont tu te vantes. Avec tes belles idées, Alcide dit que tu resteras un imbécile et un pauvrard à la charité de mes parents, comme tu l'es depuis un an, ce qui n'est agréable ni pour eux ni pour moi, car tu as beau faire, tu resteras toujours un étranger qu'on peut chasser d'un jour à l'autre.»