Un jour, pendant le silence de l'étude, une légère agitation se manifesta sur les bancs. Une révolte avait été préparée par la majorité de la classe pour se venger des maîtres de cette pension où les élèves étaient rudement traités, mal nourris, mal couchés et sans aucune des distractions et des douceurs qu'on a souvent dans les bons collèges; c'était Innocent qui avait été désigné pour servir de prétexte à l'émeute projetée On se poussait du coude, on riait sous cape, on se risquait même à chuchoter, tous les regards se dirigeaient furtivement sur Innocent, dont l'air benêt et les vêtements démesurément longs et et larges provoquaient les malices de ses camarades. Le maître d'étude avait plusieurs, fois levé des yeux courroucés sur ses élèves, mais ces derniers semblaient deviner l'instant où le maître les regarderait, et il n'avait pu encore surprendre un seul coupable. Innocent regardait aussi, sans comprendre la cause de ce désordre; il souriait et ne prenait aucune précaution pour s'en cacher, précisément parce qu'il n'avait aucune part au complot. Il arriva que le maître surprit un regard d'Innocent, qui tournait la tête à droite et à gauche pour trouver le motif de la gaieté de ses camarades.

—Monsieur Gargilier, s'écria le maître, qui croyait avoir trouvé le coupable. Monsieur Gargilier, venez ici.

Innocent se leva, mais, au premier pas qu'il fit il trébucha contre la table; il se remit en équilibre, trébucha de nouveau, se débattit contre un lien qui le retenait à son banc et tomba le nez par terre. Ce fut le signal d'un tumulte général, les uns se précipitèrent pour le relever, d'autres pour aider ceux qui le ramassaient, le reste pour changer de place et faire du bruit sous prétexte de le secourir. Le maître tapait sur son pupitre, criait: «En place, Messieurs!» mais ils faisaient semblant de ne pas entendre et de se montrer inquiets de la chute d'Innocent.

—Dix mauvais points pour Gargilier! cria le maître… Deux cents vers à copier pour Gargilier! ajouta-t-il, voyant qu'Innocent restait par terre.

Et comment pouvait-il se relever? Les camarades venus à son secours le tiraient par les jambes, l'aplatissaient à terre, le roulaient sous le banc sous prétexte de lui venir en aide. Enfin le maître d'étude, outré de colère, arriva lui-même dispersa les élèves en s'aidant des pieds et des poings, et donna une taloche à Innocent toujours étendu. Innocent tira les jambes, le banc suivit le mouvement; il se leva avança d'un pas, toujours suivi du banc à la grande surprise du maître et à la grande joie des élèves qui laissèrent échapper des rires contenus jusqu'alors. Le maître se baissa et vit qu'une des jambes d'innocent avait été attachée au banc de la classe; les élèves l'ayant quitté, Innocent entraînait le banc ainsi allégé.

—Messieurs, cria le maître irrité, vous êtes un tas de mauvais petits drôles, de vrais Satans, d'affreux Méphistophélès, du gibier de Lucifer, la honte de la maison! C'est une infamie, une ignominie! Quand aurez-vous fini vos scélératesses à l'égard de ce jeune Innocent, dont vous faites un martyr, dont vous êtes les bourreaux, que vous rendrez imbécile, idiot, à force de tortures! Je consigne toute la classe jusqu'à ce que j'aie pris les ordres de M. le chef de pension. Je vous défends de rire, parler, de bouger, de respirer….

Le maître fut interrompu par des rires partis de tous les coins de l'étude.

—A bas le pion! à bas le tyran! cria-t-on de toutes parts.

—Messieurs…

—A la porte, le pion! A la porte! Une danse au pion! Une danse à son capon!