Pendant qu'ils couraient embrasser leur maman que son entorse retenait dans sa chambre, M. Gargilier embrassait Prudence, la questionnait sur les derniers événements dont il ignorait les détails, et faisait connaissance avec Coz, que Prudence lui présenta avec, un tel éloge, qu'il comprit tout de suite combien Coz avait dû rendre de services pour être tellement vanté par la sage Prudence. Il le questionna sur sa position, ses moyens d'existence.

—Moi avoir rien, dit Coz; moi, pauvre Polonais, seul pas heureux. Si moi rester ici, moi si content, moi faire tout pour Monsieur, Madame, M. Nocent, Mam'selle et bonne Mme Prude. Moi aimer les trois, et moi pas vouloir quitter.

MONSIEUR GARGILIER.—Mais, mon pauvre garçon, je n'ai pas d'ouvrage à vous donner ici; je ne peux pas faire de vous un domestique, un ouvrier.

COZ.—Pourquoi? Moi tout savoir: moi domestique chez Monsieur le comte, moi cocher, moi bêcher, faucher, tout faire chez vous.

MONSIEUR GARGILIER.—Je veux bien croire à vos talents, mon garçon: mais vous êtes sans doute habitué à gagner beaucoup d'argent, et je n'ai pas de quoi payer les gens comme font les grands seigneurs.

COZ.—Moi! beaucoup d'argent! Moi demander rien; seulement logement, nourriture; moi avoir du gouvernement quarante-cinq francs par mois; c'est assez, c'est trop.

MONSIEUR GARGILIER.—Nous verrons cela, mon ami; Je verrai comment vous travaillez.

M. Gargilier alla rejoindre ses enfants; il les trouva à genoux près du canapé de leur mère, lui baisant les mains, et témoignant leur bonheur avec une tendresse, dont elle n'avait pas l'habitude et qui la remplissait de joie.

Quelques jours se passèrent dans les mêmes sentiments de bonheur; la campagne apparaissait aux enfants sous un aspect nouveau et charmant Ils ne comprenaient pas comment ils avaient pu désirer de quitter la vie tranquille, heureuse, utile de la campagne, pour l'agitation, les ennuis, l'isolement de Paris. Ils faisaient de Paris, de la pension, de la tante Bonbeck, une peinture si affreuse, que M. et Mme Gargilier en riaient malgré eux. Prudence ne cessait de faire l'éloge des Polonais, surtout de Coz, et déclarait que sans lui ils eussent tous péri dix fois. Coz travaillait comme un nègre, se mettait à tout, était partout, faisait l'ouvrage de trois hommes; jamais M. Gargilier n'avait eu un si excellent serviteur; il ne tarda pas à le prendre définitivement à son service en qualité de surveillant, cocher, ouvrier, domestique, etc. Coz était plus heureux que tous les rois de la terre: il ne manquait à son bonheur que Boginski dont il n'avait pas de nouvelles. Un jour, le facteur apporta à M. Gargilier une lettre qu'il lut tout haut à sa femme et à ses enfants, moitié riant, moitié fâché:

«Mon frère,