PAUL.—Mais non: le bois est très épais, nous pourrions bien ne pas nous retrouver.

SOPHIE.—Fais comme tu voudras, poltron; moi, à la première place de fraises comme celles que nous venons de voir, j'en mangerai quelques-unes.

PAUL.—Je ne suis pas poltron, mademoiselle, et vous, vous êtes une désobéissante et une gourmande: perdez-vous dans la forêt si vous voulez; moi, j'aime mieux obéir à ma tante.

Et Paul continua à suivre Mme de Réan, qui marchait assez vite et sans se retourner. Ses chiens l'entouraient et marchaient devant et derrière elle. Sophie aperçut bientôt une nouvelle place de fraises aussi belles que les premières; elle en mangea une, qu'elle trouva délicieuse, puis une seconde, une troisième; elle s'accroupit pour les cueillir plus à son aise et plus vite; de temps en temps elle jetait un coup d'oeil sur sa maman et sur Paul, qui s'éloignaient. Les chiens avaient l'air inquiet; ils allaient vers le bois, ils revenaient; ils finirent par se rapprocher tellement de Mme de Réan, qu'elle regarda ce qui causait leur frayeur, et elle aperçut dans le bois, au travers des feuilles, des yeux brillants et féroces. Elle entendit en même temps un bruit de branches cassées, de feuilles sèches. Se retournant pour recommander aux enfants de marcher devant elle, quelle fut sa frayeur de ne voir que Paul!

«Où est Sophie?» s'écria-t-elle.

PAUL.—Elle a voulu rester en arrière pour manger des fraises, ma tante.

MADAME DE RÉAN.—Malheureuse enfant! qu'a-t-elle fait? Nous sommes accompagnés par des loups. Retournons pour la sauver, s'il est encore temps!»

Mme de Réan courut, suivie de ses chiens et du pauvre Paul terrifié, à l'endroit où devait être restée Sophie; elle l'aperçut de loin assise au milieu des fraises, qu'elle mangeait tranquillement. Tout à coup deux des chiens poussèrent un hurlement plaintif et coururent à toutes jambes vers Sophie. Au même moment un loup énorme, aux yeux étincelants, à la gueule ouverte, sortit sa tête hors du bois avec précaution. Voyant accourir les chiens, il hésita un instant; croyant avoir le temps avant leur arrivée d'emporter Sophie dans la forêt pour la dévorer ensuite, il fit un bond prodigieux et s'élança sur elle. Les chiens, voyant le danger de leur petite maîtresse et excités par les cris d'épouvante de Mme de Réan et de Paul, redoublèrent de vitesse et vinrent tomber sur le loup au moment où il saisissait les jupons de Sophie pour l'entraîner dans le bois. Le loup, se sentant mordu par les chiens, lâcha Sophie et commença avec eux une bataille terrible! La position des chiens devint très dangereuse par l'arrivée des deux autres loups qui avaient suivi Mme de Réan et qui accouraient aussi; mais les chiens se battirent si vaillamment que les trois loups prirent bientôt la fuite. Les chiens, couverts de sang et de blessures, vinrent lécher les mains de Mme de Réan et des enfants, restés tremblants pendant le combat. Mme de Réan leur rendit leurs caresses et se remit en route, tenant chacun des enfants par la main et entourée de ses courageux défenseurs.

Mme de Réan ne disait rien à Sophie, qui avait de la peine à marcher, tant ses jambes tremblaient de la frayeur qu'elle avait eue. Le pauvre Paul était presque aussi pâle et aussi tremblant que Sophie. Ils sortirent enfin du bois et arrivèrent près d'un ruisseau.

«Arrêtons-nous là, dit Mme de Réan; buvons tous un peu de cette eau fraîche, dont nous avons besoin pour nous remettre de notre frayeur.»