Je me cachai donc une troisième fois, bien content de ma finesse. Mais j'étais à peine blotti dans mon fossé, quand j'entendis l'aboiement formidable du gros chien de garde, et la voix de mon maître qui disait:
«Attrape-le, Garde à vous, hardi, hardi! descends dans le fossé, mords-lui les jarrets, amène-le! bravo! mon chien; attrape, Garde à vous!»
Garde à vous s'était en effet élancé dans le trou, il me mordait les jarrets, le ventre; il m'aurait dévoré si je ne m'étais décidé à sauter hors du fossé; j'allais courir vers la haie et chercher à m'y frayer un passage, quand le fermier, qui m'attendait, me lança un noeud coulant et m'arrêta tout court. Il s'était armé d'un fouet, qu'il me fit rudement sentir; le chien continuait à me mordre, le maître me battait; je me repentais amèrement de ma paresse. Enfin le fermier renvoya Garde à vous, cessa de me battre, détacha le noeud coulant, me passa un licou, et m'emmena tout penaud et tout meurtri pour m'atteler à la charrette qui m'attendait.
Je sus depuis qu'un des enfants était resté sur la route, près de la barrière, pour m'ouvrir si je revenais; il m'avait aperçu sortant du fossé, et il l'avait dit à son père. Le petit traître!
Je lui en voulus de ce que j'appelais une méchanceté, jusqu'à ce que mes malheurs et mon expérience m'eussent rendu meilleur.
Depuis ce jour on fut bien plus sévère pour moi; on voulut m'enfermer, mais j'avais trouvé moyen d'ouvrir toutes les barrières avec mes dents; si c'était un loquet, je le levais; si c'était un bouton, je le tournais; si c'était un verrou, je le poussais. J'entrais partout, je sortais de partout. Le fermier jurait, grondait, me battait: il devenait méchant pour moi, et moi, je l'étais de plus en plus pour lui. Je me sentais malheureux par ma faute; je comparais ma vie misérable avec celle que je menais autrefois chez ces mêmes maîtres; mais, au lieu de me corriger, je devenais de plus en plus entêté et méchant. Un jour, j'entrai dans le potager, je mangeai toute la salade; un autre jour, je jetai par terre son petit garçon, qui m'avait dénoncé; une autre fois, je bus un baquet de crème qu'on avait mis dehors pour battre du beurre. J'écrasais leurs poulets, leurs petits dindons, je mordais leurs cochons; enfin je devins si méchant, que la maîtresse demanda à son mari de me vendre à la foire de Mamers, qui devait avoir lieu dans quinze jours. J'étais devenu maigre et misérable à force de coups et de mauvaise nourriture. On voulut, pour me mieux vendre, me mettre en bon état, comme disent les fermiers. On défendit aux gens de la ferme et aux enfants de me maltraiter; on ne me fit plus travailler, on me nourrit très bien: je fus très heureux pendant ces quinze jours. Mon maître me mena à la foire et me vendit cent francs. En le quittant, j'aurais bien voulu lui donner un bon coup de dent, mais je craignis de faire prendre mauvaise opinion de moi à mes nouveaux maîtres, et je me contentai de lui tourner le dos avec un geste de mépris.
VII
LE MÉDAILLON
J'avais été acheté par un monsieur et une dame qui avaient une fille de douze ans toujours souffrante, et qui s'ennuyait. Elle vivait à la campagne et seule, car elle n'avait pas d'amies de son âge. Son père ne s'occupait pas d'elle; sa maman l'aimait assez, mais elle ne pouvait souffrir de lui voir aimer personne, pas même des bêtes. Pourtant, comme le médecin avait ordonné de la distraction, elle pensa que des promenades à âne l'amuseraient suffisamment. Ma petite maîtresse s'appelait Pauline; elle était triste et souvent malade; très douce, très bonne et très jolie. Tous les jours elle me montait; je la menais promener dans les jolis chemins et les jolis petits bois que je connaissais. Dans le commencement, un domestique ou une femme de chambre l'accompagnait; mais quand on vit combien j'étais doux, bon et soigneux pour ma petite maîtresse, on la laissa aller seule. Elle m'appela Cadichon: ce nom m'est resté.
«Va te promener avec Cadichon, lui disait son père: avec un âne comme celui-là, il n'y a pas de danger; il a autant d'esprit qu'on homme, et il saura toujours te ramener à la maison.»