SOPHIE.—Je crois que nous pourrions leur venir en aide en leur donnant l'argent que nous avons pour nos menus plaisirs. Nous avons chacune deux francs par semaine; en donnant un franc, cela ferait quatre par semaine et seize francs par mois; ce serait assez pour leur pain du mois.
CAMILLE, _bas à Sophie.—_Tu vois, Sophie: l'année dernière, tu n'aurais jamais eu cette bonne pensée.
MADELEINE.—Sophie a raison; c'est une excellente idée. Vous nous permettez, n'est-ce pas, maman, de faire cette petite pension à la mère Hurel?
MADAME DE FLEURVILLE, _les embrassant.—_Certainement, mes excellentes petites filles; vous êtes bonnes et charitables toutes les quatre. Sophie, tu n'auras bientôt rien à envier à tes amies.
Enchantées de la permission, les quatre amies coururent demander leurs bourses à Élisa, et remirent chacune un franc à Mme de Fleurville, qui les envoya à la mère Hurel en y ajoutant cent francs.
Elles continuèrent à lui envoyer chaque semaine bien exactement leurs petites épargnes; elles y ajoutaient quelquefois un jupon, ou une camisole qu'elles avaient faite elles-mêmes, ou bien des fruits ou des gâteaux dont elles se privaient avec bonheur pour offrir un souvenir à la pauvre femme. Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville y joignaient des sommes plus considérables. Grâce à ces secours, ni la veuve ni la fille d'Hurel ne manquèrent du nécessaire. Quelque temps après, Victorine se maria avec un brave garçon, aubergiste à deux lieues d'Aube; et sa mère, vieillie par le chagrin et la maladie, mourut en remerciant Dieu de la réunir à son cher Hurel.
XXVI. La petite vérole.
Un jour, Camille se plaignit de mal de tête, de mal de coeur. Son visage pâle et altéré inquiéta Mme de Fleurville, qui la fit coucher; la fièvre, le mal de tête continuant, ainsi que le mal de coeur et les vomissements, on envoya chercher le médecin. Il ne vint que le soir, mais quand il arriva, il trouva Camille plus calme; Élisa lui avait mis aux pieds des cataplasmes saupoudrés de camphre qui l'avaient beaucoup soulagée; elle buvait de l'eau de gomme fraîche. Le médecin complimenta Élisa sur les soins éclairés et affectueux qu'elle donnait à sa petite malade; il complimenta Camille sur sa bonne humeur et sa docilité et dit à Mme de Fleurville de ne pas s'inquiéter et de continuer le même traitement. Le lendemain, Élisa aperçut des petites taches rouges sur le visage de Camille; les bras et le corps en avaient aussi; vers le soir chaque tache devint un bouton, et en même temps le mal de coeur et le mal de tête se dissipèrent. Le médecin déclara que c'était la petite vérole: on éloigna immédiatement les trois autres enfants. Élisa et Mme de Fleurville restèrent seules auprès de Camille. Mme de Fleurville voulait aussi renvoyer Élisa, de peur de la contagion, mais Élisa s'y refusa obstinément.
ÉLISA.—Jamais, madame, je n'abandonnerai ma pauvre malade; quand même je devrais gagner la petite vérole, je ne manquerai pas à mon devoir.
CAMILLE.—Ma bonne Élisa, je sais combien tu m'aimes, mais, moi aussi je t'aime, et je serais désolée de te voir malade à cause de moi.