—Imprudent! s'écria M. de Rugès. Descends, tu vas te tuer.»
Mais Jean grimpait avec une agilité qui lui fit promptement atteindre le haut du tronc pourri. Jacques s'était élancé après Jean et arriva près de lui avant que son père et sa mère eussent eu le temps de l'en empêcher. Il tenait la veste de Jean et défit promptement la sienne. Jean, qui avait jeté les yeux dans le creux de l'arbre, avait vu Sophie tombée au fond et s'était écrié:
«Une corde! une corde! vite une corde!» Léon, Camille et Madeleine s'élancèrent dans la direction du moulin pour en avoir une. Mais Jacques passa les deux vestes à Jean qui noua vivement la manche de la sienne à la manche de celle de Jacques, et jetant sa veste dans le trou pendant qu'il tenait celle de Jacques: «Prends ma veste, Sophie; tiens-la ferme à deux mains. Aide-toi des pieds pour remonter pendant que je vais tirer.» Jean, aidé du pauvre petit Jacques, tira de toutes ses forces. M. de Rugès les avait rejoints et les aida à retirer la malheureuse Sophie, dont la tête pâle et défaite apparut enfin au-dessus du trou. Au même instant, les vestes commencèrent à se déchirer. Sophie poussa un cri perçant. Jean la saisit par une main, M. de Rugès par l'autre, et ils la retirèrent tout à fait de cet arbre qui avait failli être son tombeau; Jacques dégringola lestement jusqu'en bas; M. de Rugès descendit avec plus de lenteur, tenant dans ses bras Sophie à demi évanouie, et suivi de Jean. Mme de Fleurville et toutes ces dames s'empressèrent autour d'elle; Marguerite se jeta en sanglotant dans ses bras. Sophie l'embrassa tendrement. Dès qu'elle put parler, elle remercia Jean et Jacques bien affectueusement de l'avoir sauvée. Lorsque Camille, Madeleine et Léon revinrent, traînant après eux vingt mètres de corde, Sophie était remise; elle put se lever et marcher à la rencontre de ses amis; elle sourit à la vue de cette corde immense.
MADAME DE FLEURVILLE.—Voilà Sophie bien remise de sa frayeur et nous voilà tous rassurés sur son compte; je demande maintenant qu'elle nous explique comment cet accident est arrivé.
M. DE RUGÈS.—C'est vrai, on était convenu de ne pas grimper aux arbres.
SOPHIE, _embarrassée.—_Je voulais… me cacher mieux que les autres. Je m'étais mise derrière ce gros chêne, pensant que je tournerais autour et qu'on ne me trouverait pas.
MADAME DE TRAYPI.—Ah! par exemple! j'ai pris Madeleine, et puis
Léon, qui avaient voulu aussi tourner autour d'un gros arbre.
SOPHIE.—C'est précisément parce que je vous voyais de loin prendre Madeleine et Léon, que j'ai pensé à trouver une meilleure cachette. Les branches de l'arbre étaient très basses; j'ai grimpé de branche en branche.
MARGUERITE.—C'est-à-dire que tu as triché.
SOPHIE.—Donc, de branche en branche j'étais arrivée à un endroit où le tronc de l'arbre se séparait en plusieurs grosses branches; il y avait au milieu un creux couvert de feuilles sèches; j'ai pensé que j'y serais très bien. Je suis montée dans le creux; au moment où j'y ai posé mes pieds, j'ai senti l'écorce et les feuilles sèches s'enfoncer sous moi, et, avant que j'aie pu m'accrocher aux branches, je me suis sentie descendre jusqu'au fond de l'arbre. J'ai crié, mais ma voix était étouffée par la frayeur, puis par la profondeur du trou où j'étais tombée.