LECOMTE.—Vous êtes une brave dame, allez; tout à fait digne de lui. Ce pauvre cher homme! Lui aussi, il pleurait en parlant de vous et de sa petite. Il s'en cachait, mais je l'ai vu souvent essuyer ses yeux quand il parlait de vous deux. Ah! c'est qu'il ne lui était pas facile de se cacher de moi. Je l'aimais tant que je ne le perdais jamais de l'oeil. Quand ces satanés sauvages m'ont embarqué dans leur satanée barque, je leur en disais des injures, tout garrotté que j'étais. Mon pauvre commandant! Faut-il qu'ils m'aient enlevé sans que j'aie pu seulement couper bras, jambes et têtes pour le délivrer!
Ce discours donna à Mme de Rosbourg le temps de se remettre. Après avoir affectueusement remercié Lecomte de son attachement pour M. de Rosbourg, elle l'interrogea sur tous les détails de leur naufrage, de leur débarquement, de leur capture par les sauvages, de leur séparation, M. de Rosbourg et Paul ayant été gardés par une bande de ces sauvages, tandis que Lecomte se trouvait emmené par une autre bande. Après l'avoir entendu pendant deux heures et avoir causé avec lui des chances probables de l'évasion de M. de Rosbourg, elle conçut l'espoir fondé de l'existence de son mari et de son retour.
«Merci, mon brave Lecomte, lui dit-elle en le congédiant. Jamais je ne pourrai assez vous témoigner ma reconnaissance de l'attachement, du dévouement que vous avez montrés à mon mari. Je suis doublement heureuse d'avoir pu être utile à votre digne femme et à votre excellente Lucie.
—Pardon, si j'interromps madame, s'écria vivement Lecomte. Utile! vous appelez cela utile? Mais vous avez été une providence pour elles; vous les avez sauvées de la mort, tirées de la misère; vous les avez soutenues, nourries; vous avez fait apprendre un état à ma Lucie; vous avez été leur sauveur et le mien. Oh! chère dame, à moi, oui, à moi, à vous honorer comme une providence, à vous remercier à genoux.»
VI. Une nouvelle surprise.
M. de Traypi était parti depuis deux jours; on attendait avec impatience son retour, ou tout au moins une lettre de lui. Pendant ces deux jours, Mme de Rosbourg et Marguerite, suivies de toute la bande d'enfants, avaient été matin et soir passer quelques heures à la maison blanche. Mme de Rosbourg avait fait faire un habillement complet à Lecomte et avait donné à Françoise l'argent nécessaire pour le monter en linge, chaussures et vêtements. Elle aimait à voir les visages radieux de Françoise, de Lucie et de Lecomte, depuis leur réunion; elle espérait de la bonté de Dieu pour elle-même un pareil bonheur. Elle ne cessait de questionner Lecomte sur son mari, sur son naufrage, sur ses chances de salut et de retour. Lecomte, heureux de parler de son commandant, racontait sans jamais se lasser et ne permettait pas même à sa femme de l'interrompre. Lucie jouait pendant ce temps avec les enfants, leur montrait à tresser des paniers avec des joncs, à faire des colliers et des bracelets avec des coquilles de noisettes ou des glands évidés et découpés à jour. Ils aidaient Lucie à bêcher et arroser le jardin, à cueillir les fraises, les groseilles, les framboises. Marguerite s'échappait souvent pour dire un mot d'amitié à Lecomte, pour écouter ce qu'il disait de son papa dont elle n'avait aucun souvenir, mais qu'elle aimait à force d'en avoir entendu parler à sa maman. Lecomte baisait les petites mains de Marguerite, quelquefois même il baisait ses belles boucles noires ou ses joues roses et potelées.
«Mon pauvre commandant, disait-il en soupirant, serait-il heureux de vous revoir!»
L'après-midi du troisième jour, Mme de Rosbourg et les enfants rentraient, après avoir passé deux heures chez Lecomte et Françoise. En approchant du perron, elle crut reconnaître M. de Traypi. Impatiente de savoir s'il lui rapportait des nouvelles de son mari, elle hâta le pas, et, montant rapidement les marches du perron, elle se heurta contre… M. de Rosbourg lui-même. Tous deux poussèrent ensemble un cri de bonheur; Mme de Rosbourg tomba dans les bras de son mari en sanglotant et en remerciant Dieu. Elle ne pouvait croire à son bonheur. Elle embrassait son mari; elle le regardait pour s'assurer que c'était bien lui; son coeur débordait de joie. Après les premiers instants de joyeux saisissement, M. de Rosbourg, sans quitter sa femme, regarda les enfants groupés autour d'eux et chercha à reconnaître sa petite Marguerite; ses yeux s'arrêtèrent sur Sophie.
«Sophie! s'écria-t-il. Je ne me trompe pas: c'est bien Sophie de
Réan. Pauvre enfant! comment est-elle ici? Mais, ajouta-t-il,
Marguerite! ma petite Marguerite! N'est-ce pas cette petite brune
si gentille qui me regarde d'un air tendre et craintif?»
Marguerite, pour toute réponse, se jeta dans les bras de son père qui l'embrassa tant et tant que ses joues en étaient cramoisies.