Le voleur voulut s'échapper, mais M. de Rosbourg lui saisit le bras et le serra à le faire crier. Paul revint bientôt avec Lecomte, qui, sachant la besogne qu'il allait avoir, avait apporté une corde pour lier les mains du voleur et le mener en laisse jusqu'à la ville. Ce fut bientôt fait. Ces dames revinrent au salon; la femme de chambre et l'ouvrière restaient persuadées qu'elles avaient vu un fantôme; elles avaient entendu une voix caverneuse; elles avaient vu des yeux flamboyants, elles s'étaient senti saisir par des griffes glacées: c'était un revenant; elles n'en démordaient pas. On eut beau leur dire que c'était un voleur de légumes qui avait confessé s'être habillé en fantôme pour voler tranquillement le jardin des Relmot, que M. de Rosbourg l'avait pris, amené et envoyé en prison, on ne put jamais leur persuader que les yeux flamboyants, la voix diabolique et les griffes glacées eussent été un effet de leur frayeur.
«Je ne croyais pas que Julie fût si bête, dit Camille. Comment peut-elle croire aux fantômes?»
M. DE RUGÈS.—Il y en a bien d'autres qui y croient, et l'histoire du maréchal de Ségur en est bien une preuve.
—Quelle histoire, papa? dit Jean; je ne la connais pas.
—Oh! racontez-nous-la! s'écrièrent les enfants tous ensemble.
—Je ne demande pas mieux, si les papas et les mamans le veulent bien, répondit M. de Rugès.
—Certainement, répondit-on tout d'une voix. On se groupa autour de M. de Rugès, qui commença ainsi: «Je vous préviens d'abord que c'est une histoire véritable, qui est réellement arrivée au maréchal de Ségur et qui m'a été racontée par son fils.» Le maréchal, à peine remis d'une blessure affreuse reçue à la bataille de Laufeld, où il avait eu le bras emporté par un boulet de canon, quittait encore une fois la France pour retourner en Allemagne reprendre le commandement de sa division. Il voyageait lentement, comme on voyageait du temps de Louis XV; les chemins étaient mauvais, on couchait toutes les nuits, et les auberges n'étaient pas belles, grandes et propres comme elles le sont aujourd'hui. Un orage affreux avait trempé hommes et chevaux, quand ils arrivèrent un soir dans un petit village où il n'y avait qu'une seule auberge, de misérable apparence.
»—Avez-vous de quoi nous loger, l'hôtesse, moi, mes gens et mes chevaux? dit-il en entrant.—Ah! monsieur, vous tombez mal: l'orage a effrayé les voyageurs; ma maison est pleine; toutes mes chambres sont prises. Je ne pourrais loger que vos chevaux et vos gens. Ils coucheront ensemble sur la paille.—Mais je ne puis pourtant pas passer la nuit dehors, ma brave femme! Voyez donc: il pleut à torrents. Vous trouverez bien un coin à me donner.
» L'hôtesse parut embarrassée, hésita, tourna le coin de son tablier, puis, levant les yeux avec une certaine crainte sur le maréchal, elle lui dit: «Monsieur pourrait bien avoir une bonne chambre et même tout un appartement, mais…—Mais quoi? reprit le maréchal, donnez-la-moi bien vite, cette chambre, et un bon souper avec.—C'est que…, c'est que…, je ne sais comment dire…—Dites toujours et dépêchez-vous!—Eh bien! monsieur, c'est que… cette chambre est dans la tour du vieux château; elle est hantée; nous n'osons pas la donner depuis qu'il y est arrivé des malheurs.—Quelle sottise! Allez-vous me faire accroire qu'il y vient des esprits?—Tout juste, monsieur, et je serais bien fâchée qu'il arrivât malheur à un beau cavalier comme vous. —Ah bien! si ce n'est pas autre chose qui m'empêche d'être logé, donnez-moi cette chambre: je ne crains pas les esprits; et, quant aux hommes, j'ai mon épée, deux pistolets, et malheur à ceux qui se présenteront chez moi sans en être priés!—En vérité, monsieur, je n'ose…—Osez donc, parbleu! puisque je vous le demande. Voyons, en marche et lestement!» L'hôtesse alluma un bougeoir et le remit au maréchal: «Tenez, monsieur, nous n'en aurons pas trop d'un pour chacun de nous. Si vous voulez suivre le corridor, monsieur, je vous accompagnerai bien jusque-là.—Est-ce au bout du corridor?
—Oh! pour ça non, monsieur, grâce à Dieu! Nous déserterions la maison si les esprits se trouvaient si près de nous; vous prendrez la porte qui est au bout, vous descendrez quelques marches, vous suivrez le souterrain, vous remonterez quelques marches, vous pousserez une porte, vous remonterez encore, vous irez tout droit, vous redescendrez, vous…