»—Ah çà! ma bonne femme, interrompit le maréchal en riant, comment voulez-vous que je me souvienne de tout cela? Marchez en avant pour me montrer le chemin.—Oh! monsieur, je n'ose.—Eh bien! à côté de moi, alors.—Oui da! Et pour revenir toute seule, je n'oserai jamais.—Holà, Pierre, Joseph, venez par ici! cria le maréchal, venez faire escorte à madame, qui a peur des esprits.—Faut pas en plaisanter, monsieur, dit très sérieusement l'hôtesse, il arriverait malheur.
» Les domestiques du maréchal étaient accourus à son appel. Suivant ses ordres, ils se mirent à la droite et à la gauche de l'hôtesse, qui, rassurée par l'air intrépide de ses gardes du corps, se décida à passer devant le maréchal. Elle lui fit parcourir une longue suite de corridors, d'escaliers, et l'amena enfin dans une très grande et belle chambre, inhabitée depuis longtemps à en juger par l'odeur de moisi qu'on y sentait. L'hôtesse y entra d'un air craintif, osant à peine regarder autour d'elle; son bougeoir tremblait dans ses mains. Elle se serait enfuie si elle avait osé parcourir seule le chemin de la tour à l'auberge. Le maréchal éleva son bougeoir, examina la chambre, en fit le tour et parut satisfait de son examen. «Apportez-moi des draps et à souper, dit-il, des bougies pour remplacer celle-ci qui va bientôt s'éteindre; et aussi mes pistolets, Joseph, et de quoi les recharger.» Les domestiques se retirèrent pour exécuter les ordres de leur maître; l'hôtesse les accompagna avec empressement, mais elle ne revint pas avec eux quand ils rapportèrent les armes du maréchal et tout ce qu'il avait demandé. «Et notre hôtesse, Joseph? Elle ne vient donc pas? J'aurais quelques questions à lui adresser; cette tapisserie me semble curieuse.
—Elle n'a jamais voulu venir, monsieur le marquis. Elle dit qu'elle a eu trop peur, qu'elle a entendu les esprits chuchoter et siffler à son oreille, dans l'escalier et dans la chambre, et qu'on la tuerait plutôt que de l'y faire rentrer.—Sotte femme! dit le maréchal en riant. Servez-moi le souper, Joseph; et vous, Pierre, faites mon lit et allumez les bougies. Ouvrez les fenêtres: ça sent le moisi à suffoquer.» On eut quelque peine à ouvrir les fenêtres, fermées depuis des années: il faisait humide et froid; la cheminée était pleine de bois; le maréchal fit allumer un bon feu, mangea avec appétit du petit salé aux choux, une salade au lard fondu, fit fermer ses croisées, examina ses pistolets, renvoya ses gens et donna l'ordre qu'on vînt l'éveiller le lendemain au petit jour, car il avait une longue journée à faire pour gagner une autre étape. Quand il fut seul, il ferma sa porte au verrou et à double tour, et fit la revue de sa chambre pour voir s'il n'y avait pas quelque autre porte masquée dans le mur, ou une trappe, un panneau à ressort, qui pût en s'ouvrant donner passage à quelqu'un: «Il ne faut, se dit-il, négliger aucune précaution; je ne crains pas les esprits dont cette sotte femme me menace; mais cette vieille tour, reste d'un vieux château, pourrait bien cacher dans ses souterrains une bande de malfaiteurs, et je ne veux pas me laisser égorger dans mon lit comme un rat dans une souricière.» Après s'être bien assuré par ses yeux et par ses mains qu'il n'y avait à cette chambre d'autre entrée que la porte qu'il venait de verrouiller et qui était assez solide pour soutenir un siège, le maréchal s'assit près du feu dans un bon fauteuil et se mit à lire. Mais il sentit bientôt le sommeil le gagner; il se déshabilla, se coucha, éteignit ses bougies, et ne tarda pas à s'endormir. Il s'éveilla au premier coup de minuit sonné par l'horloge de la vieille tour; il compta les coups: «Minuit, dit-il; j'ai encore quelques heures de repos devant moi.» Il avait à peine achevé ces mots, qu'un bruit étrange lui fit ouvrir les yeux. Il ne put d'abord en reconnaître la cause, puis il distingua parfaitement un son de ferraille et des pas lourds et réguliers. Il se mit sur son séant, saisit ses pistolets, plaça son épée à la portée de sa main et attendit. Le bruit se rapprochait et devenait de plus en plus distinct. Le feu à moitié éteint jetait encore assez de clarté dans la chambre pour qu'il pût voir si quelqu'un y pénétrait; ses yeux ne quittaient pas la porte; tout à coup, une vive lumière apparut du côté opposé; le mur s'entrouvrit, un homme de haute taille, revêtu d'une armure, tenant une lanterne à la main, achevait de monter un escalier tournant taillé dans le mur. Il entra dans la chambre, fixa les yeux sur le maréchal, s'arrêta à trois pas du lit et dit: «Qui es-tu, pour avoir eu le courage de braver ma présence?—Je suis d'un sang qui ne connaît pas la peur. Si tu es homme, je ne te crains pas, car j'ai mes armes, et mon Dieu qui combattra pour moi. Si tu es un esprit, tu dois savoir qui je suis et que je n'ai eu aucune méchante intention en venant habiter cette chambre.— Ton courage me plaît, maréchal de Ségur; tes armes ne te serviraient pas contre moi, mais ta foi combat pour toi.—Mon épée a plus d'une fois été teinte du sang de l'ennemi, et plus d'un a été traversé par mes balles.—Essaye, dit le chevalier: je m'offre à tes coups. Me voici à portée de tes pistolets; tire, et tu verras.—Je ne tire pas sur un homme seul et désarmé», répondit le maréchal. Pour toute réponse, le chevalier tira un long poignard de son sein et, approchant du maréchal, lui en fit sentir la pointe sur la poitrine. Devant un danger si pressant, le maréchal ne pouvait plus user de générosité; son pistolet était armé, il tira: la balle traversa le corps du chevalier et alla s'aplatir contre le mur en face. Mais le chevalier ne tombait pas, il continuait son sourire et le maréchal sentait toujours la pointe du poignard appuyée contre sa poitrine. Il n'y avait pas un moment à perdre; il tira son second pistolet: la balle traversa également la poitrine du chevalier et alla, comme la première, s'aplatir contre le mur en face. Le chevalier ne bougea pas: seulement son sourire se changea en un rire caverneux, et son poignard piqua assez fortement la poitrine du maréchal. Celui-ci saisit son épée et en donna plusieurs coups dans la poitrine, le coeur, la tête du chevalier. L'épée entrait jusqu'à la garde et sans résistance, mais le chevalier ne tombait pas et riait toujours. «Je me rends, dit enfin le maréchal, je te reconnais esprit, pur esprit, contre lequel ma main et mon épée sont également impuissantes. Que veux-tu de moi? Parle.—Obéiras-tu? —J'obéirai, si tu ne me demandes rien de contraire à la loi de Dieu.—Oserais-tu me braver en me désobéissant? Ne craindrais-tu pas ma colère?—Je ne crains que Dieu, qui est mon maître et le tien.—Je puis te tuer.—Tue-moi! si Dieu te donne pouvoir sur mon corps, il ne t'en donne pas sur mon âme, que je remets entre ses mains.» Et le maréchal ferma les yeux, fit un signe de croix et baisa l'étoile du Saint-Esprit qu'il portait toujours sur lui en qualité de grand cordon de l'ordre. Ne sentant plus le poignard sur sa poitrine, il ouvrit les yeux et vit avec surprise le chevalier qui, les bras croisés, le regardait avec un sourire bienveillant. «Tu es un vrai brave, lui dit-il, un vrai soldat de Dieu, mon maître et le tien, comme tu as si bien dit tout à l'heure. Je veux récompenser ton courage en te faisant maître d'un trésor qui m'a appartenu et dont personne ne connaît l'existence. Suis-moi. L'oseras-tu?» Le maréchal ne répondit qu'en sautant à bas de son lit et revêtant ses habits. Le chevalier le regardait faire en souriant. «Prends ton épée, dit-il, cette noble épée teinte du sang des ennemis de la France. Maintenant, suis-moi sans regarder derrière toi, sans répondre aux voix qui te parleront. Si un danger te menace, fais le signe de la croix sans parler. Viens, suis-moi!» Et le chevalier se dirigea vers le mur entrouvert, descendit un escalier qui tournait, tournait toujours. Le maréchal le suivait pas à pas, sans regarder derrière lui, sans répondre aux paroles qu'il entendait chuchoter à son oreille. «Prends garde, lui disait une voix douce, tu suis le diable; il te mène en enfer.—Retourne-toi, lui disait une autre voix, tu verras un abîme derrière toi; tu ne pourras plus revenir sur tes pas.— N'écoute pas ce séducteur, disait une voix tremblante, il veut acheter ton âme avec le trésor qu'il te promet.» Le maréchal marchait toujours. De temps à autre il voyait, entre lui et le chevalier, la pointe d'un poignard, puis des flammes, puis des griffes prêtes à le déchirer: un signe de croix le débarrassait de ces visions. Le chevalier allait toujours; depuis une heure il descendait, lorsque enfin ils se trouvèrent dans un vaste caveau entièrement dallé de pierres noires; chaque pierre avait un anneau; toutes étaient exactement pareilles. Le chevalier passa sur toutes ces dalles, et s'arrêtant sur l'une d'elles: «Voici la pierre qui recouvre mon trésor, dit-il; tu y trouveras de l'or de quoi te faire une fortune royale, et des pierres précieuses d'une beauté inconnue au monde civilisé. Je te donne mon trésor, mais tu ne pourras lever la dalle que de minuit à deux heures. Prie pour l'âme de ton aïeul, Louis-François de Ségur. Garde-toi de toucher aux autres dalles, qui recouvrent des trésors appartenant à d'autres familles. À peine soulèverais-tu une de ces pierres, que tu serais saisi et étouffé par l'esprit propriétaire de ce trésor. Pour reconnaître ma dalle et emporter ce qu'elle recouvre, il faut…» Le chevalier ne put achever. L'horloge sonna deux heures: un bruit semblable au tonnerre se fit entendre, les esprits disparurent tous et le chevalier avec eux. Le maréchal resta seul; la lanterne du chevalier était heureusement restée à terre. «Comment reconnaîtrai-je ma dalle? dit le maréchal; je ne puis l'ouvrir maintenant, puisque deux heures sont sonnées. Si j'avais emporté ma tabatière ou quelque objet pour le poser dessus!» Pendant qu'il réfléchissait, il ressentit de cruelles douleurs d'entrailles, résultat du saisissement causé par la visite du chevalier. Le maréchal se prit à rire: «C'est mon bon ange, dit-il, qui m'envoie le moyen de déposer un souvenir sur cette dalle précieuse. Quand j'y viendrai demain, je ne pourrai la méconnaître…» Aussitôt dit, aussitôt fait, poursuivit M. de Rugès en riant. Le maréchal ne commença à remonter l'escalier qu'après s'être assuré de retrouver sa pierre entre mille. Il monta, monta longtemps; enfin il arriva au haut de cet interminable escalier; à la dernière marche la lanterne échappa de ses mains et roula jusqu'en bas. Le maréchal ne s'amusa pas à courir après. Il rentra dans sa chambre, repoussa soigneusement le mur, non sans avoir bien examiné le ressort et s'être assuré qu'il pouvait facilement l'ouvrir et le fermer. Après s'y être exercé plusieurs fois, et après avoir fait avec son épée une marque pour reconnaître la place, il allait se recoucher, lorsqu'il entendit frapper à la porte. C'était le valet de chambre qui venait l'éveiller. «Je vais ouvrir!» s'écria-t-il. Sa propre voix l'éveilla. Sa surprise fut grande de se retrouver dans son lit. Il examina ses pistolets: ils étaient chargés et posés près de lui comme lorsqu'il s'était endormi la veille, de même que son épée. Il se sentit mal à l'aise dans son lit: il se leva. Fantôme, trésor, tout était un rêve, excepté le souvenir qu'il avait cru laisser sur la dalle et que ses draps avaient reçu. N'en pouvant croire le témoignage de ses sens, il examina le mur percé de ses deux balles: point de balles, point de traces; il chercha la place du passage mystérieux, de la marque faite avec son épée: il ne trouva rien. «J'ai décidément rêvé, dit-il, c'est dommage! Le trésor aurait bien fait à ma fortune ébréchée par mes campagnes. Et que vais-je faire de mes draps? dit-il en riant. Je mourrais de honte devant cette hôtesse… Ah! une idée! un bon feu fera justice de tout. Je dirai à l'hôtesse que les esprits ont emporté ses draps, et je lui en payerai dix pour la faire taire.»
» Le maréchal ranima son feu qui brûlait encore, y jeta les draps, et n'ouvrit sa porte que lorsqu'ils furent entièrement consumés.
»—L'honneur est sauf, dit le maréchal; en avant les revenants!»
»—Comment monsieur le marquis a-t-il dormi? demanda l'hôtesse, qui accompagnait les domestiques du maréchal.
»—Pas mal, pas mal, ma bonne femme; j'ai seulement été ennuyé par les esprits, qui m'ont tiraillé, turlupiné, jusqu'à ce qu'ils se soient emparés de mes draps. Voyez, ils les ont emportés; ils n'en ont point laissé seulement un morceau.—C'est, ma foi, vrai! s'écria la maîtresse désolée. J'avais bien dit qu'il arriverait malheur. Mes pauvres draps! Mes plus fins, mes plus neufs encore!
»—Eh bien! ma bonne femme, reprit le maréchal en riant, vous pourrez toujours dire avec vérité que vous m'avez mis dans de beaux draps et pour vous faire dire plus vrai encore, au lieu de deux, je vous en rendrai dix, puisque c'est grâce à mon obstination que vous les avez perdus. Combien valaient vos draps?
»—Quatre écus[1], monsieur le marquis, aussi vrai qu'il y a des esprits dans cette tour de malheur.
»—Eh bien! en voici vingt: cela vous fait vos cinq paires ou vos dix draps. Et maintenant à déjeuner, et bonsoir!