PAUL.—Non, non, je ne me trompe pas. Dépêchons-nous. Viens. _(Tout bas, se penchant à l'oreille de Léon): _Viens donc: avec moi il n'y a pas de danger.
Paul saisit la main de Léon, et, tout en l'entraînant, il lui dit à mi-voix: «Courage, courage donc!… montre-leur que tu n'as pas peur! Ne me quitte pas… marche hardiment.»
Ils coururent vers le chemin d'où partait le bruit, pendant que M. de Rugès, surpris, répétait: «Le voilà parti! mais pour tout de bon, cette fois! il court aussi vite que Paul… C'est qu'il n'a pas l'air d'avoir peur. Y venez-vous aussi, Rosbourg! Viens-tu, Traypi?»
M. DE ROSBOURG.—Ne les suivons pas de trop près, pour leur donner le mérite de secourir ceux qui appellent. S'ils ont besoin de renfort, Paul sait que je suis là, prêt à me rendre à son appel… Tiens… quel accent indigné a Paul!… L'entendez-vous? belle voix de commandement! c'est dommage qu'il ne soit pas encore dans la marine ou dans l'armée… Ah diable! l'affaire se gâte! j'entends des cris et des coups… approchons, il est temps.
En hâtant le pas, M. de Rosbourg, suivi de ses amis, marcha ou plutôt courut vers le lieu du combat, car il était clair qu'on se battait. En arrivant, ils virent étendu à terre, entièrement déshabillé, le pauvre idiot Relmot. Devant lui se tenaient Paul et Léon, animés par le combat qu'ils venaient de livrer et qui était loin d'être fini. Attaqués par une douzaine de grands garçons, tous deux distribuaient et recevaient force coups de poing et coups de pied. Paul en avait couché deux à terre; il terrassait le troisième, donnait un coup de pied à un quatrième, un croc-en-jambe et un coup de genou au cinquième, pendant que Léon, moins habile que lui, mais non moins animé, en tenait deux par les cheveux et les cognait l'un contre l'autre, s'en faisant un rempart contre les cinq ou six restant, qui faisaient pleuvoir sur Paul et sur Léon une grêle de coups de poing. M. de Rosbourg s'élança sur le champ de bataille, saisit de chaque main un de ces grands garçons par les reins, les enleva et les lança par-dessus la haie; il en fit autant de deux autres; ce que voyant, les derniers cherchèrent à se sauver, mais M. de Rosbourg les rattrapa facilement et leur administra à chacun une correction qui leur fit pousser des hurlements de douleur.
«Allez, maintenant, polissons, et recommencez si vous l'osez!»
Et il les congédia de deux bons coups de pied. Pendant ce temps, Paul et Léon, aidés de M. de Rugès et de M. de Traypi, relevèrent le pauvre idiot qui restait à genoux tout tremblant et pleurant. Son corps était prodigieusement enflé et rouge; son dos et ses reins étaient écorchés en plusieurs endroits.
«Pauvre malheureux! s'écria M. de Rosbourg; que lui ont-ils fait pour le mettre en cet état?
—Quand nous sommes arrivés, mon père, nous avons trouvé ces misérables, armés les uns de grandes verges, les autres de poignées d'orties, battant et frottant le pauvre idiot pendant que les deux plus grands le maintenaient à terre. Ils l'avaient attiré dans ce chemin isolé, l'avaient déshabillé, et s'amusaient, comme je vous l'ai dit, à le fouetter d'orties. C'est Léon qui, accouru le premier et indigné de ce spectacle, leur a ordonné de finir, le pauvre idiot nous a expliqué tant bien que mal ce que je viens de vous dire; je leur ai ordonné à mon tour de laisser ce pauvre garçon. «Ah bah! ont-ils répondu, vous êtes deux, nous sommes douze plus forts que vous: laissez-nous nous amuser, ou nous vous en ferons autant.» Et l'un d'eux allait recommencer, lorsque je lui criai: «Arrête, drôle! Pars à l'instant, ou je t'allonge un coup de pied qui te fera voler à dix pieds en l'air.» Pour toute réponse, il donne un coup à ce pauvre idiot, retombé de peur. Je saute sur ce misérable en criant: «À moi, Léon! Joue des pieds et des mains!» Il ne se le fait pas dire deux fois et tombe dessus comme un lion; j'en couche un à terre, puis un second; j'étais en train d'en travailler quelques autres quand vous nous êtes venu en aide; sans vous, nous aurions eu du mal; mais il n'en restait que dix: nous en serions venus à bout tout de même, n'est-ce pas, Léon? Tu en as cogné quelques-uns et solidement; tu as le poing et les pieds bons! Ils te le diront bien.»
Léon, tout fier et presque étonné de son courage, ne répondit qu'en relevant la tête. M. de Rugès, s'approchant, lui prit les mains et les serra fortement. M. de Rosbourg en fit autant. À ce témoignage d'estime de son père et d'un homme qu'il considérait comme un homme supérieur, Léon rougit vivement et des larmes de bonheur vinrent mouiller ses yeux.