On se mit à table, et pendant tout le dîner M. de Voltaire ne fut rien moins qu’aimable. Il eut toujours l’air d’être en colère contre ses gens, criant à tue-tête avec une telle force qu’involontairement j’en ai plusieurs fois tressailli. La salle à manger était très sonore, et sa voix de tonnerre y retentissait de la manière la plus effrayante. On m’avait prévenue de cette manie, qui est si hors d’usage devant des étrangers, et l’on voit parfaitement, en effet, que c’est une habitude, car ses gens n’en paraissent être ni surpris ni le moins du monde troublés. Après le dîner, M. de Voltaire, sachant que j’étais musicienne, a fait jouer madame Denis du clavecin. Elle a un jeu qui transporte, en idée, au temps de Louis XIV ; mais ce souvenir-là n’est pas le plus agréable qu’on puisse retracer de ce beau siècle. Elle finissait une pièce de Rameau, lorsqu’une jolie petite fille de sept ou huit ans entra dans la chambre, et vint se jeter au cou de M. de Voltaire en l’appelant papa. Il reçut ses caresses avec grâce ; et, comme il vit que je contemplais ce tableau si doux avec un extrême plaisir, il me dit que cette enfant appartenait à la petite-fille du grand Corneille, qu’il a mariée. Combien j’eusse été touchée dans ce moment si je ne m’étais pas rappelé ses Commentaires, où l’injustice et l’envie se trahissent si maladroitement ! Dans ce lieu on était à chaque instant blessé par des contrastes bizarres, et sans cesse l’admiration y était suspendue et même détruite par des souvenirs odieux et même par des disparates révoltantes.
M. de Voltaire reçut plusieurs visites de Genève, ensuite il me proposa une promenade en voiture. Il fit mettre ses chevaux, et nous montâmes dans une berline, lui, sa nièce, madame de Saint-Julien et moi. Il nous mena dans le village pour y voir les maisons qu’il a bâties et les établissements bienfaisants qu’il a formés. Il est plus grand là que dans ses livres ; car on y voit partout une ingénieuse bonté, et l’on ne peut se persuader que la même main qui écrivit tant d’impiétés, de faussetés et de méchancetés ait fait des choses si nobles, si sages et si utiles. Il montrait ce village à tous les étrangers, mais de bonne grâce ; il en parlait simplement, avec bonhomie ; il instruisait de tout ce qu’il avait fait, et cependant il n’avait nullement l’air de s’en vanter, et je ne connais personne qui pût en faire autant. En rentrant au château, la conversation fut fort animée ; on parlait avec intérêt de ce qu’on avait vu. Je ne partis qu’à la nuit. M. de Voltaire me proposa de rester jusqu’au lendemain après dîner ; mais je voulus retourner à Genève.
Tous les portraits et tous les bustes de M. de Voltaire sont très ressemblants ; mais aucun artiste n’a bien rendu ses yeux. Je m’attendais à les trouver brillants et pleins de feu : ils étaient en effet les plus spirituels que j’aie vus ; mais ils avaient en même temps quelque chose de velouté et une douceur inexprimable : l’âme de Zaïre était tout entière dans ces yeux-là. Son sourire et son rire extrêmement malicieux changeaient tout à fait cette charmante expression. Il était fort cassé, et sa manière gothique de se mettre le vieillissait encore ; il avait une voix sépulcrale qui lui donnait un ton singulier, d’autant plus qu’il avait l’habitude de parler excessivement haut, quoiqu’il ne fût pas sourd. Quand il n’était question ni de la religion ni de ses ennemis, sa conversation était simple, naturelle, sans nulle prétention et, par conséquent, avec un esprit tel que le sien, parfaitement aimable. Il me parut qu’il ne supportait pas que l’on eût, sur aucun point, une opinion différente que la sienne ; depuis qu’il était dans cette terre, on n’allait le voir que pour l’enivrer de louanges ; tout ce qui l’entourait était à ses pieds. Les rois mêmes n’ont jamais été les objets d’une adulation si outrée : l’étiquette défend de leur prodiguer toutes ces flatteries ; grâce au respect, la flatterie, à la cour, est obligée de ne se montrer que sous des formes délicates. A Ferney elle était véritablement grotesque : l’amour-propre de M. de Voltaire était singulièrement irritable, et les critiques lui causaient ce chagrin puéril qu’il ne pouvait dissimuler. Il venait d’en éprouver un très sensible. L’empereur avait passé tout près de Ferney : M. de Voltaire, qui s’attendait à recevoir la visite de l’illustre voyageur, avait préparé des fêtes et même fait des vers et des couplets, et malheureusement tout le monde le savait. L’empereur passa sans s’arrêter et sans faire dire un seul mot. Comme il approchait de Ferney, quelqu’un lui demanda s’il verrait M. de Voltaire. L’empereur répondit sèchement : « Non ; je le connais assez. » Mot piquant et même profond, qui prouve que ce prince lisait en homme d’esprit et en monarque éclairé.
Après avoir fait un voyage instructif et charmant, je revins en France par le fort de l’Écluse et par Lyon, et j’arrivai au Palais-Royal dans les premiers jours de l’automne, après une absence de cinq mois et demi.
J’avais fait pendant mon séjour à Spa plusieurs petites comédies pour mes filles ; les trois premières furent : Agar dans le désert, les Flacons, et la Colombe. Je les leur fis jouer. J’invitai à ce petit spectacle environ soixante personnes. Le succès de ces pièces fut prodigieux. Pulchérie, ma seconde fille, avait dans ce genre un talent merveilleux. A peine âgée de huit ans, elle fit fondre en larmes tous les spectateurs dans le rôle d’Agar, et elle montra autant de talent dans le comique. Elle n’avait pas la beauté, l’éclat, la régularité de sa sœur, mais son visage était charmant, rempli d’expression, et le son de sa voix allait au cœur. La fille de madame de Jumilhac joua le rôle d’Ismaël, et ma fille aînée celui de l’Ange ; elle en avait tellement la figure, que lorsqu’elle parut il y eut une exclamation générale dans la salle, et elle fut applaudie pendant plus de cinq ou six minutes. Les spectateurs demandèrent à grands cris l’auteur, qui ne parut point, et une seconde représentation que j’accordai, en l’indiquant à la quinzaine. Dans cet intervalle, il me fut demandé une quantité de billets. Le succès de cette seconde représentation alla jusqu’à l’enthousiasme. Je fis en quinze jours Zémire et Azor, ou la Belle et la Bête, qui fut jouée dans le cours de l’hiver, avec l’Enfant gâté. Toutes ces pièces eurent le même succès, excitèrent le même enthousiasme. M. de la Harpe me fit des vers charmants qui se trouvent dans sa correspondance avec le grand-duc de Russie. Outre toutes ces pièces, je fis encore le Bailli, pièce tout à fait comique, dans laquelle Pulchérie, qui joua le bailli, fut ravissante. Cette pièce, qui fit rire aux éclats, ne se trouve point dans le Théâtre d’éducation.
J’avais passé un hiver très brillant ; mes succès m’avaient mise fort à la mode, je reçus des quantités d’invitations de souper, que je refusai toutes, ainsi que les nouvelles connaissances ; mais j’en fis faire plusieurs agréables à madame Potocka, qui eut de grands succès dans le monde, par sa beauté, sa grâce et son esprit. Elle venait presque à tous les grands soupers du Palais-Royal ; elle vit là successivement toutes les personnes de la cour ; elle les jugeait comme une Française spirituelle. Parmi les jeunes personnes qui lui parurent les plus remarquables furent madame la princesse d’Hénin, la vicomtesse de Laval, d’une figure à la fois douce et piquante, et sa conversation ressemblait à son joli visage ; madame la princesse de Poix dont j’ai déjà parlé ; la duchesse de Polignac, favorite de la reine. Sa faveur ne lui avait rien ôté de sa douceur et de sa simplicité naturelles. On dit qu’elle avait peu d’esprit ; mais il faut en avoir un très bon pour conserver un tel maintien dans une telle situation et pour avoir su se maintenir dans la plus haute faveur sans enivrement et sans se faire d’ennemis. J’ai souvent causé avec elle, je l’ai toujours trouvée fort aimable. Madame de Sabran, aujourd’hui madame de Boufflers, était une des plus charmantes personnes que j’aie connues, par la figure, l’élégance, l’esprit et les talents ; elle dansait d’une manière remarquable, elle peignait comme un ange, elle faisait de jolis vers, elle était d’une douceur et d’une bonté parfaites. Madame de Potocka fut souvent invitée, à cause de moi, aux petits soupers du Palais-Royal ; car les princes avaient cette bonté pour leurs dames d’admettre dans leur intérieur leurs plus proches parents et leurs amis intimes. Les personnes non attachées au Palais-Royal qui venaient le plus souvent à ces petits soupers étaient mesdames de Beauvau, de Boufflers, de Luxembourg, de Ségur, mère et belle-fille ; la baronne de Talleyrand, la marquise de Fleury ; amies intimes de madame la duchesse de Chartres. Le baron de Talleyrand était d’une très belle figure ; il ne manquait pas d’esprit, mais il était lourd dans sa conversation, et peu aimable. Sa femme avait de la gentillesse dans la taille et quelque chose de vieillot dans le visage ; ses manières et son ton manquaient de noblesse : il y avait à la fois dans sa conversation du commérage et de l’insipidité ; mais elle a eu une conduite irréprochable : elle a été également bonne épouse et bonne mère. La marquise de Fleury avait un beau visage et des yeux admirables, quoiqu’elle eût la vue très basse, et qu’elle l’ait perdue depuis. Elle était bonne, spirituelle et naturelle. J’ai été fort liée avec elle, et jusqu’à sa mort. Elle était un soir à souper à Versailles chez la princesse de Guéménée, où, comme à l’ordinaire, il y avait beaucoup de monde ; madame de Fleury venait de faire sa cour, elle était en grand habit. Au lieu d’ôter son bas de robe dans l’antichambre, elle ne s’en débarrassa que dans le salon : madame de Guéménée lui conseilla en riant de se défaire aussi de son immense panier. « Très volontiers », répondit madame de Fleury. A ces mots très inattendus, plusieurs femmes s’élancent vers elle pour l’exhorter à faire cette folie : on lui ôte son panier, sa jupe, de superbe étoffe, on la déshabille en un clin d’œil, et elle se trouve avec son grand corps et sa palatine, et en petit jupon court de basin, sur lequel ballottaient ses deux poches. Tout cela se passa en présence de cinquante personnes. J’étais du nombre. Madame de Fleury resta dans cet étrange costume toute la soirée sans le moindre embarras, et comme si elle n’eût fait que la chose du monde la plus simple.
Pendant que j’étais au Palais-Royal, M. de Voltaire vint et mourut à Paris ; comme il m’avait reçue à Ferney, et qu’il vint se faire écrire chez moi, j’allai le voir trois ou quatre fois ; il me reçut avec beaucoup de grâce, mais je le trouvai si abattu et si cassé que je vis bien que sa fin était prochaine.
Le temps que j’ai passé au Palais-Royal fut le plus brillant et le plus malheureux de ma vie ; j’étais dans tout l’éclat de mes talents et à cet âge où l’on joint à la fraîcheur et aux grâces de la jeunesse, tout l’agrément que peut donner l’usage du monde ; je trouvais le moyen de passer beaucoup de temps chez moi ; j’avais de la musique tous les samedis ; Gluck y venait régulièrement ; sa conversation était aussi charmante que son talent était admirable. J’étais généralement aimée dans le grand monde ; voilà le beau côté de ma situation. Mais la haine et la fausseté de quelques personnes du Palais-Royal, les tracasseries sans cesse renaissantes me causaient des chagrins amers, qu’il fallait dissimuler ; car ma place me forçait à faire les honneurs du Palais-Royal, quand j’étais accablée d’inquiétudes, ou dominée par l’indignation. Les jours où la porte du Palais-Royal était ouverte, il fallait toujours qu’une des dames de madame la duchesse de Chartres restât, après le souper, dans le salon tant qu’il s’y trouvait une ou plusieurs dames étrangères ; la princesse s’en allait régulièrement à minuit ; les dames qui ne devaient pas veiller la suivaient ; la veilleuse restait jusqu’à ce que le jeu fût fini, et ce jeu durait quelquefois jusqu’à trois et quatre heures du matin. Je me trouvais simple spectatrice pendant des heures entières. Cet ennui ne m’était pas supportable.
M. le duc de Chartres désirait avec passion la survivance de la place de grand-amiral, que possédait son beau-père, M. le duc de Penthièvre ; dans cette idée, il voulut faire une campagne de mer, chose que n’avait jamais faite son beau-père ; il devait aller s’embarquer à Toulon, et j’engageai madame la duchesse de Chartres à faire le voyage jusque-là ; je lui inspirai même le désir de faire le voyage d’Italie.
Notre voyage fut annoncé, mais la surveille de mon départ, madame Potocka soupa chez moi, et comme elle récapitulait tout ce que je lui avais fait voir, M. de Genlis lui dit que j’avais oublié la guinguette, et il nous proposa de nous mener le lendemain, après souper, au Grand Vainqueur, la plus belle guinguette des Porcherons ; l’on convint que nous irions tous déguisés, madame de Potocka et moi en cuisinières, M. de Maisonneuve, un chambellan du roi de Pologne et M. de Genlis, en domestique à livrée. Le lendemain madame de Potocka et moi nous soupâmes au Palais-Royal ; madame de Potocka était ce soir-là excessivement parée, avec une robe d’or, et une énorme quantité de diamants ; à onze heures, M. de Genlis s’approche d’elle pour lui rappeler très gravement qu’il était temps de se disposer à aller aux Porcherons ; cette invitation me fit éclater de rire, parce qu’elle s’adressait à la figure la plus majestueuse que j’aie jamais vue. Nous montâmes dans mon appartement pour nous habiller, ce qui se fit chez ma mère, qui était dans son lit, et qui voulait voir nos déguisements. La noble et belle figure de madame de Potocka était un peu forte et avait besoin de parure ; quand elle eut mis son juste, son fichu rouge, son tablier à carreaux, et son bonnet rond, elle eut véritablement la tournure d’une franche cuisinière, tandis que moi au contraire, avec un habillement pareil, je ne perdis rien de ce que mon visage pouvait avoir d’élégant et de distingué, et j’étais même plus remarquable qu’avec un bel habit.