On m’avait d’abord logée à Marly dans une chambre assez vilaine, et qui n’était séparée que par une mince cloison du logement de madame de Valbelle, dame du palais, de sorte que nous nous entendions mutuellement d’une manière fort incommode, surtout n’ayant ensemble aucune liaison. En rentrant chez moi les soirs, après souper, je faisais communément de la musique deux bonnes heures avant de me coucher. Un soir, entre onze heures et minuit, que, suivant ma coutume, je jouais de la harpe, et que je déchiffrais une sonate, M. d’Avaray, à ma grande surprise, entra tout à coup dans ma chambre, et vint me dire tout bas que la reine était chez madame de Valbelle, pour m’entendre jouer de la harpe. Aussitôt je me mis à jouer tout ce que je savais le mieux en pièces et en morceaux de chant, ce qui dura une heure et demie sans interruption, car j’attendais que le mouvement dans la chambre voisine m’apprît que la reine s’en allait ; mais le silence y était absolu. Enfin, réellement fatiguée, je m’arrêtai. Alors on m’applaudit très vivement et à plusieurs reprises, et M. d’Avary vint me remercier de la part de la reine, et me dit en son nom mille choses obligeantes. Elle me les répéta le lendemain quand j’allai faire ma cour. Elle fut si satisfaite de ma harpe et de mon chant, que j’eus dans ce moment toute facilité de me faire admettre dans son intérieur, en consentant à jouer dans ses petits concerts particuliers, où elle-même chantait. J’aurais été secondée par madame de Lamballe, qui me le conseillait ; mais j’avais assez de chaînes pour n’en pas désirer d’autres : celle-là m’aurait pris un temps énorme, et elle aurait par conséquent bouleversé toutes mes études, qui ont toujours fait tout le véritable charme ou toute la consolation de ma vie. Au bout de quinze jours, on m’annonça que je serais logée dans l’un des charmants pavillons du jardin. Ce pavillon, pareil aux autres, contenait deux logements, l’un, très beau, au rez-de-chaussée, et l’autre, fort inférieur, au-dessus, mais très joli. Ce fut celui-là qu’on me donna ; M. le prince de Condé occupait l’autre. Aussitôt qu’il sut que j’allais venir dans ce pavillon, il se hâta de déménager et de prendre le petit appartement pour me laisser le plus beau, que, malgré ma respectueuse résistance, il me força d’accepter.

L’année qui suivit, j’eus la rougeole ; mes enfants eurent en même temps la rougeole, ce que l’on me cacha avec le plus grand soin. Mon fils, enfant charmant âgé de cinq ans, en mourut. Sa mort me causa une telle affliction que je tombai dans un état de langueur qui fit craindre pour ma vie ! M. Tronchin m’ordonna les eaux de Spa. Je partis au mois d’avril. Au bout de six semaines ma santé était parfaitement rétablie.

Je fis le voyage de Dusseldorf, pour voir la superbe galerie de tableaux ; nous nous arrêtâmes trois jours à Aix-la-Chapelle, où je vis pour la première fois madame la comtesse de Potocka, qui se prit d’une telle passion pour moi, qu’elle quitta sur-le-champ Aix-la-Chapelle pour venir avec moi à Spa, où je retournais et où nous passâmes deux mois ensemble ; elle me promit de venir à Paris l’hiver prochain ; elle me tint parole. J’écrivis à Paris pour demander une prolongation de congé, et à M. de Genlis la permission de faire le voyage de Suisse. J’obtins tout ce que je désirais, et nous partîmes.

En arrivant à Colmar, j’y trouvai mon beau-père, le baron d’Andlau, qui me reçut à ravir, me donna un bal, me fit de très beaux présents, et me conduisit à Bâle, en payant toute ma dépense. Il me fit séjourner à Lausanne, où je voulais consulter M. Tissot. On venait de toute l’Europe, dans cette saison, consulter ce grand médecin. Je passai douze jours à Lausanne. On me donna des fêtes, des bals, des concerts ; je chantai, je jouai de la harpe tant qu’on voulut. On me mena faire des promenades délicieuses sur le lac ; je ne manquai pas d’aller voir les rochers de Meillerie. De Lausanne j’allai à Genève, et de là chez M. de Voltaire.

Je n’avais point pour lui de lettres de recommandation ; mais les jeunes femmes de Paris en sont toujours bien reçues. Je lui écrivis pour lui demander la permission d’aller chez lui. Le philosophe de Ferney me fit une réponse très gracieuse ; il m’annonça qu’en ma faveur il quitterait ses pantoufles et sa robe de chambre, et il m’invita à dîner et à souper. Il était d’usage, surtout pour les jeunes femmes, de s’émouvoir, de pâlir, de s’attendrir et même de se trouver mal en apercevant M. de Voltaire ; on se précipitait dans ses bras, on balbutiait, on pleurait, on était dans un trouble qui ressemblait à l’amour le plus passionné. C’était l’étiquette de la présentation à Ferney. M. de Voltaire y était tellement accoutumé que le calme et la politesse la plus obligeante ne lui paraissaient que de l’impertinence. Je me promis, non pas de faire une scène pathétique, mais de me conduire de manière à ne pas causer un grand étonnement, c’est-à-dire que je pris la résolution de n’être pas ridicule.

Je partis de Genève d’assez bonne heure, pour arriver à Ferney avant l’heure du dîner de M. de Voltaire ; mais, m’étant réglée sur sa montre, qui avançait beaucoup, je ne reconnus mon erreur qu’à Ferney. Il n’y à guère de gaucherie plus désagréable que celle d’arriver trop tôt pour dîner chez les gens.

Cherchant, de bonne foi, quelque moyen de plaire à l’homme célèbre qui voulait bien me recevoir, j’avais mis beaucoup de soin à me parer ; je n’ai jamais eu tant de plumes et tant de fleurs. Durant la route, je tâchai de me ranimer en faveur du fameux vieillard que j’allais voir ; je répétais des Vers de la Henriade et de ses tragédies.

Je menai avec moi un peintre allemand, M. Ott. Il savait à peine le français, et il n’avait jamais lu une ligne de Voltaire ; mais, sur sa réputation, il n’en avait pas moins pour lui tout l’enthousiasme désirable. On nous fit passer devant une église sur le portail de laquelle ces mots étaient écrits : « Voltaire a élevé ce temple à Dieu. » Cette inscription me fit frémir comme l’inconséquence la plus étrange.

Enfin nous arrivons dans la cour du château, et nous descendons de voiture. M. Ott était ivre de joie. Nous entrons. Nous voilà dans une antichambre assez obscure. M. Ott aperçoit sur-le-champ un tableau, et s’écrie : « C’est un Corrège ! » Nous approchons ; on le voyait mal, mais c’était en effet un tableau original du Corrège. Je vis dans le château cette espèce de rumeur désagréable que produit une visite inopinée qui survient mal à propos. Les domestiques avaient un air effaré ; on entendait le bruit redoublé des sonnettes qui les appelaient, on allait et venait précipitamment, on ouvrait et fermait brusquement les portes. Je regardai à la pendule du salon, et je reconnus avec douleur que j’étais arrivée trois quarts d’heure trop tôt. M. Ott vit, à l’autre extrémité du salon, un grand tableau à l’huile, dont les figures sont en demi-nature. Un cadre superbe, et l’honneur d’être placé dans le salon, annonçaient quelque chose de beau. A notre grande surprise, nous découvrons une véritable enseigne à bière, une peinture ridicule présentant M. de Voltaire dans une gloire, tout entouré de rayons comme un saint, ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis, Fréron, Pompignan, etc., qui expriment leur humiliation en ouvrant des bouches énormes et en faisant des grimaces effroyables. Enfin la porte du salon s’ouvrit, et nous vîmes paraître madame Denis, la nièce de M. de Voltaire, et madame de Saint-Julien. Ces dames m’annoncèrent que M. de Voltaire viendrait bientôt. Madame de Saint-Julien, qui était fort aimable, et que je ne connaissais pas du tout, était établie pour tout l’été à Ferney ; elle appelait M. de Voltaire mon philosophe, et il l’appelait mon papillon. Elle portait une médaille d’or à son côté. J’ai cru que c’était un ordre ; mais c’était un prix d’arquebuse donné par M. de Voltaire, et qu’elle avait gagné depuis peu de jours. Une telle adresse est un exploit pour une femme. Elle me proposa de faire un tour de promenade, ce que j’acceptai avec empressement ; je craignais tellement l’apparition du maître de la maison, que j’étais charmée de m’échapper un moment, afin de retarder un peu cette terrible entrevue. Madame de Saint-Julien me conduisit sur une terrasse de laquelle on eût pu découvrir la magnifique vue du lac et des montagnes si l’on n’avait pas eu le mauvais goût d’établir sur cette belle terrasse un long berceau de treillage tout couvert d’une verdure épaisse qui cachait tout. On n’entrevoyait cette admirable perspective que par des petites lucarnes où je ne pouvais passer la tête ; d’ailleurs, le berceau était si bas, que mes plumes s’y accrochaient partout. Je me courbais extrêmement, et, comme pour me rapetisser encore, je ployais beaucoup les genoux, je marchais à toute minute sur ma robe, je chancelais, je trébuchais, je cassais mes plumes, je déchirais mes jupons, et, dans l’attitude la plus gênante, je n’étais guère en état de jouir de la conversation de madame de Saint-Julien, qui, petite, en habit négligé du matin, se promenait très à son aise, et causait agréablement. Enfin on vint nous dire que M. de Voltaire entrait dans le salon. J’étais si harassée et en si mauvaise disposition que j’aurais donné tout au monde pour pouvoir me trouver transportée dans mon auberge à Genève.

Madame de Saint-Julien m’entraîne avec vivacité. Nous regagnons la maison, et j’eus le chagrin, en passant dans une des pièces du château, de me voir dans une glace. J’étais décoiffée et toute ébouriffée, et j’avais une mine véritablement piteuse et tout à fait décomposée. Je m’arrêtai un instant pour me rajuster ; ensuite je suivis courageusement madame de Saint-Julien. Nous entrons dans le salon, et me voilà en présence de M. de Voltaire. Madame de Saint-Julien m’invita à l’embrasser, en me disant avec grâce : « Il le trouvera très bon. » Je m’avançai gravement, avec l’expression du respect que l’on doit aux grands talents et à la vieillesse. M. de Voltaire me prit la main et me la baisa. Je ne sais pourquoi cette action si commune me toucha, comme si cette espèce d’hommage n’était pas aussi vulgaire que banal ; mais enfin je fus flattée que M. de Voltaire m’eût baisé la main, et je l’embrassai de très bon cœur intérieurement, car je conservai toute la tranquillité de mon maintien. Je lui présentai M. Ott, qui fut si transporté de s’entendre nommer à M. de Voltaire, que je crus qu’il allait faire une scène. Il s’empressa de tirer de sa poche des miniatures qu’il avait faites à Berne. Malheureusement un de ces tableaux représentait une Vierge avec l’enfant Jésus : ce qui fit dire à M. de Voltaire plusieurs impiétés aussi plates que révoltantes. Je trouvai qu’il était contre les devoirs de l’hospitalité et contre toute bienséance de s’exprimer ainsi devant une personne de mon âge qui ne s’affichait pas pour un esprit fort, et qu’il recevait pour la première fois. Extrêmement choquée, je me tournai du côté de madame Denis, afin d’avoir l’air de ne pas écouter son oncle. Il changea d’entretien, parla de l’Italie et des arts comme il en a écrit, c’est-à-dire sans connaissance et sans goût. Je ne dis que quelques mots, qui exprimaient que je n’étais pas de son avis.