Déjà en butte à des calomnies, je pris le parti de faire un petit voyage, espérant que mon absence, dans ce commencement de faveur, prouverait que je n’avais nulle envie de dominer. J’avais depuis longtemps promis à madame de Mérode d’aller la voir à Bruxelles. J’engageai M. de Genlis à m’y mener ; je demandai un congé, et nous partîmes au milieu de l’hiver. Je respirai en me retrouvant avec une amie charmante qui ne songea qu’à me rendre agréable le séjour de Bruxelles. Le prince Charles, frère de l’empereur, était vice-roi des Pays-Bas. Ce prince était aimable ; il aimait les arts et les talents ; il eut beaucoup de grâce pour moi. Madame de Mérode avait une grande maison. Nous logions chez elle, et j’y vis la société la plus brillante de la ville, entre autres le prince et la princesse de Starenberg. Cette dernière, quoique petite, laide et bossue, plaisait même par sa figure remplie d’esprit et d’expression. Je n’ai vu à personne une manière de conter plus amusante, plus d’agrément dans la conversation, un esprit plus piquant ; elle a fait de grandes passions, qui ont été également constantes et malheureuses. Le prince de Chimay, d’une belle figure, et jeune encore, était alors éperdument amoureux d’elle, et retenu à Bruxelles depuis deux ans par cet attachement. L’homme le plus à la mode et le plus spirituel de la cour du prince Charles était le prince de Ligne, qui passait une grande partie de sa vie à Paris. La duchesse d’Ursel, fille de la belle et vertueuse duchesse d’Aremberg, était, à cette époque, dans la première fleur de la jeunesse : une fraîcheur éclatante, une agréable physionomie, lui tenaient lieu de beauté ; elle était charmante par la gaieté, la douceur, et une égalité d’humeur qui ne se démentait jamais. J’avais porté ma harpe ; nous faisions de la musique tous les soirs ; on causait, on dansait, on faisait beaucoup de déguisements, surtout pour m’attraper ; chose qui a toujours été très facile. Madame d’Ursel, en se noircissant ses cheveux blonds, en cachant ses jolies dents avec une écorce d’orange artistement taillée à cet effet, me fit croire pendant toute une soirée qu’elle était une dame hollandaise nouvellement arrivée de La Haye. Nous passâmes ainsi trois mois, qui s’écoulèrent pour nous d’une manière délicieuse. Enfin je retournai au Palais-Royal, pour y trouver les mêmes inimitiés. Peu de jours après mon arrivée, nous allâmes à l’Ile-Adam, chez M. le prince de Conti. J’aimais particulièrement cette maison de prince, parce qu’on y jouissait de la plus parfaite liberté. Le prince ne paraissait dans le salon que le soir, deux heures avant le souper. Quand il n’allait pas à la chasse, il passait ses journées dans l’appartement de madame la comtesse de Boufflers. Toutes les dames étaient maîtresses de dîner dans leurs chambres et d’y rester jusqu’au souper. M. le prince de Conti, âgé alors de cinquante ans, avait la plus belle et la plus majestueuse figure ; il avait montré beaucoup de valeur et de talent à la guerre. Protecteur ardent de tous ceux qui lui étaient attachés, il avait de véritables amis ; il était le seul prince du sang qui parlât bien au Parlement, et qui eût de l’aisance et de la grâce à ses audiences. Il aimait les arts, les lettres et les sciences ; on a dit de lui qu’il était le dernier des princes. Les chasses du cerf étaient d’un agrément particulier à l’Ile-Adam ; chaque halte était une fête, et durant tous les voyages, nous jouions la comédie une fois par semaine.

Madame la comtesse de Boufflers passait pour la personne la plus spirituelle de la société ; elle était même auteur de plusieurs drames et comédies, mais qui n’ont jamais été imprimés. Je l’ai beaucoup aimée ; elle, madame de Beauvau, madame de Puisieux et la maréchale de Luxembourg, m’ont paru des modèles parfaits de l’amabilité, de la politesse et de la grâce sociales.

Je me livrai à l’étude avec plus d’activité que jamais. J’ajoutai à mes occupations celle de peindre des fleurs en miniature. Madame de Puisieux m’avait demandé de lui donner une petite tabatière bien légère et bien commune, qu’elle pût laisser toujours sur son métier. Je peignis pour un dessus de boîte un chiffre en fleurs, entouré d’une guirlande, que je fis mettre sur une boîte de bois de figuier. Ce petit ouvrage fut trouvé si joli que tous mes amis m’en demandèrent ; j’en fis dans ce temps plus d’une douzaine de suite. Une des choses qui m’attachaient le plus à la lecture, c’était la constance avec laquelle j’ai toujours fait des extraits, et le plaisir extrême que je trouvais à en augmenter le nombre. Je savais très-peu la géographie, je priai M. de Bomare de me donner une maîtresse. Il me donna mademoiselle Thouin, sœur du premier jardinier du Jardin du roi. Je persuadai à madame la duchesse de Chartres d’apprendre la géographie, et je donnai à mademoiselle Thouin cette illustre écolière, qu’elle a gardée plus de trois ans. Madame la duchesse de Chartres avait été élevée au couvent par la vieille et vertueuse marquise de Sourcy, qui lui avait donné ce qui vaut mieux que des grâces et des talents, car elle avait imprimé dans sa belle âme les sentiments les plus religieux et les meilleurs principes. Mais d’ailleurs madame de Sourcy, n’ayant nulle instruction, n’avait pu en donner à son élève, qui ne savait même pas l’orthographe. J’entrepris de la lui apprendre ; je lui en donnai régulièrement des leçons pendant plus de dix-huit mois ; je lui en donnai aussi d’histoire et de mythologie. Un peintre, qui avait fait le portrait de mes filles, me parla d’un jeune Polonais appelé M. Méris. J’imaginai de faire faire, pour l’instruction de madame la duchesse de Chartres, une suite de petits tableaux historiques représentant les plus beaux traits de l’histoire grecque et romaine. On en fournissait quatre par mois, que madame la duchesse de Chartres ne payait que dix-huit francs pièce, et c’était assurément pour rien. Elle les faisait encadrer à mesure, et sur tous j’écrivais de ma main, derrière le petit tableau, l’explication du sujet avec détail, et d’une écriture très-fine. Elle en eut ainsi cent quinze qu’elle plaça dans un cabinet, et qui furent admirés de tous ceux qui les virent. Je servais aussi de secrétaire à madame la duchesse de Chartres ; j’écrivais tous ses billets et toutes ses lettres, qu’elle copiait ensuite de son écriture. Il ne lui survenait rien, hors de l’ordre commun de tous les jours, qu’elle ne m’en fît part, et qu’elle ne m’envoyât chercher pour me consulter ou pour me confier ce qui l’intéressait. Il lui est arrivé très souvent de m’envoyer mademoiselle Lefèvre, une de ses femmes de chambre, à deux ou trois heures du matin, quand je n’avais pas pu la voir dans la journée, pour me demander en grâce d’écrire un billet ou une lettre, qu’elle voulait qui fût portée le lendemain matin. Comme je me couchais tard, communément j’étais levée ; et plusieurs fois mademoiselle Lefèvre m’a fait réveiller. Dans ces occasions madame la duchesse de Chartres m’écrivait, et longuement, ce qu’elle désirait de moi : souvent ce n’était que pour me confier quelque chose qui lui faisait de la peine ; et, dans ce cas, s’il n’était pas excessivement tard, je descendais chez elle. Tous ses soins ne m’empêchaient pas d’entretenir mon adresse des doigts, de faire de jolis ouvrages de broderie de tous genres, de cultiver toujours la musique avec la même ardeur, et d’y joindre la nouvelle étude de l’histoire naturelle, et l’occupation de former un cabinet de coquillages, de madrépores, de minéraux et de cailloux, qui devint très beau par la suite, et qui a été confisqué et très bien vendu au profit de la nation, avec tout ce que j’avais à Belle-Chasse.

Lorsque l’été vint, nous allâmes à Chantilly, où M. le prince de Condé eut des grâces toutes particulières pour moi. Il se mettait toujours à table à côté de moi, et me demandait ce que je souhaitais que l’on fît le lendemain ; si je désirais que l’on soupât à l’Ile-Sylvie ou à l’Ile-d’Amour ; où je voulais que fût le rendez-vous de la chasse du cerf, etc. M. le prince de Condé avait alors trente-cinq ou trente-six ans ; il était borgne, mais l’œil dont il ne voyait pas n’avait rien alors de défectueux. Sa figure était mieux que mal ; il avait quelque chose de faux dans la physionomie, et cette physionomie peignait son caractère, qui était extrêmement dissimulé. Il avait montré à la guerre une valeur digne du petit-fils du grand Condé, ce qui lui donnait une juste considération dans l’armée. Tous les militaires le révéraient ; il a toujours joué le noble rôle de se déclarer leur protecteur. Ce prince ne manquait pas d’esprit ; il écrivait bien, et sa conversation, lorsqu’il était à son aise, était agréable ; cependant il avait, dans le grand monde, de la timidité, il parlait mal en public ; il était ambitieux. Il était excessivement vindicatif ; il se trouvait une sorte de plaisir dans sa haine : c’est le seul homme que j’aie vu constamment sourire lorsqu’on lui parlait d’une personne qu’il haïssait, ou lorsqu’il la voyait, et ce sourire était affreux, rien ne peut en donner l’idée.

M. le duc de Bourbon avait une belle tournure, et l’éclat de son teint lui tenait lieu de beauté ; il a toujours été rempli de bonté pour moi.

Madame la duchesse de Bourbon était à ce voyage ; elle avait beaucoup de grâce, de l’esprit, des talents, et une belle âme, mais dans les idées une singularité que son institutrice n’avait nullement rectifiée, et qui ôtait beaucoup de justesse à sa manière de voir et de juger. Très prévenue contre moi par madame de Barbantane, elle me traitait avec une extrême sécheresse ; ses préventions durèrent jusqu’à la Révolution ; ses bontés m’ont bien dédommagée depuis de cette injustice.

J’eus l’hiver d’ensuite une grande distraction dans mes études particulières : Gluck vint à Paris pour y faire jouer ses opéras. Les loges du Palais-Royal donnaient dans les appartements du palais ; en sortant de dîner je n’avais qu’une porte de la salle à manger à ouvrir pour être dans une de nos loges. Cette commodité, mon goût passionné pour la musique, et le plaisir extrême de voir Gluck à toutes les répétitions se mettre en colère contre les acteurs et les musiciens, et leur donner à tous d’excellentes leçons, me faisait passer toutes mes après-dîners dans une loge ; Gluck venait deux fois la semaine avec Monsigny, M. de Monville et Jarnovitz, le célèbre violon, faire de la musique chez moi ; il me faisait chanter tous ses beaux airs, et jouer sur la harpe ses ouvertures, entre autres celle d’Iphigénie, que j’aimais avec enthousiasme. On imagine bien que je me déclarai Gluckiste, et que je me moquai de toutes les disputes sur Gluck et Piccini. Je sentis enfin, au mois de mars de cet hiver, que la musique, Gluck et l’Opéra prenaient beaucoup trop d’ascendant sur moi. Je fis vœu de ne plus aller à l’Opéra et aux spectacles que lorsque je serais forcée, par ma place, d’y suivre madame la duchesse de Chartres. Ce fut pour moi un très grand sacrifice, car j’ai été parfaitement fidèle à ce vœu. Je voyais très souvent M. de Fleurieu, qui a été depuis dans le ministère ; il me remit à l’étude de l’italien, qu’il savait parfaitement. Je n’ai jamais connu personne d’un caractère aussi obligeant ; il était d’une adresse extrême ; il savait faire des montres comme un horloger ; il se chargeait de nettoyer et de raccommoder celles de ses amis ; en outre il tournait, et il faisait d’ailleurs mille jolies choses. Un jour qu’il arriva chez moi, il me trouva occupée à faire garnir de fleurs, en ma présence, par ma femme de chambre et une fille de boutique de ma marchande de modes, une robe que je voulais absolument avoir pour le lendemain. M. de Fleurieu donna son avis ; ensuite il se mit à l’ouvrage, taillant, cousant aussi bien que la meilleure ouvrière, et tout cela avec un sérieux et une simplicité qui me faisaient rire aux larmes ; il me grondait de cette gaieté, en disant que cela nous faisait perdre du temps. J’avais fait fermer ma porte, et nous travaillâmes avec acharnement depuis sept heures du soir jusqu’à une heure après minuit, avec le seul relâche d’un petit souper, qui ne dura pas un quart d’heure. La robe fut achevée ; elle eut le lendemain le plus grand succès, tout le monde la trouva charmante.

J’avais pris aussi un maître de langue anglaise ; et comme j’avais une très grande mémoire, je lisais couramment les poètes au bout de cinq mois. Je ne perdais pas un moment ; quand j’allais à Versailles, je m’arrangeais pour y aller communément toute seule, afin de pouvoir lire en voiture. J’écrivais tous mes extraits dans des petits livres blancs ; j’en portais toujours un sur moi, afin de lire quelque chose dans les petits moments perdus. J’avais entendu conter que M. d’Aguesseau avait fait en plusieurs années quatre volumes in-4o, en employant douze ou quinze minutes tous les jours que madame d’Aguesseau mettait constamment à se rendre dans la salle à manger, depuis l’annonce du dîner. Je profitai de cet exemple. L’heure du dîner du Palais-Royal était fixée à deux heures, mais madame la duchesse de Chartres n’était jamais prête qu’un quart d’heure après, et quand je descendais à l’heure convenue, il fallait toujours attendre quinze ou vingt minutes. Je chargeai un valet de chambre de venir m’avertir quand elle passait dans le salon. J’étais toute prête à deux heures précises, et jusqu’au moment où l’on venait me chercher, j’employais ce temps à écrire à main posée, d’une écriture très fine, un choix de vers de différents auteurs, ce qui avait formé, quand je suis sortie du Palais-Royal, un recueil de mille vers, qui est très curieux. Il commence par les vers les plus gothiques et les plus anciens que nous ayons. J’allais à peu près tous les quinze jours au Jardin du roi, voir mon amie mademoiselle Thouin. Un jour que j’étais avec elle et M. Thouin, son frère, dans les serres, j’y vis arriver un jeune homme de quatorze ou quinze ans, d’une figure charmante, qui, venant à moi, me dit que son père avait un désir passionné que j’allasse chez lui, pour me faire voir deux ou trois petits animaux singuliers qui n’étaient pas dans la ménagerie, et ce père était M. de Buffon. Je fus ravie de cette prévenance d’un homme dont j’admirais tant les ouvrages. Le jeune Buffon me donna la main, et me conduisit chez son père, qui me reçut avec une cordialité et une grâce de bonhomie qui achevèrent de me gagner tout à fait le cœur. Une chose très extraordinaire, c’est que M. de Buffon, dont le style est si harmonieux, n’aimait pas la poésie. Fénelon, écrivain moins parfait, mais dont le style a tant d’harmonie, offrait la même singularité. M. de Buffon m’a dit qu’il n’a commencé à écrire comme auteur, à être remarqué, qu’à l’âge de quarante-quatre ou quarante-cinq ans.

En 1774, Louis XV mourut : l’infortuné Louis XVI monta sur le trône, ce qui donna d’abord l’idée que le Palais-Royal allait jouir d’un grand crédit, parce que madame la princesse de Lamballe, intimement liée avec M. le duc et madame la duchesse de Chartres, était favorite de la nouvelle reine. Madame de Lamballe était extrêmement jolie, elle était charmante sans aucune régularité ; son caractère était doux, obligeant, égal et gai. La vue d’un bouquet de violettes la faisait évanouir, ainsi que l’aspect d’une écrevisse ou d’un homard, même en peinture ; alors elle fermait les yeux, sans changer de couleur, et restait ainsi immobile pendant plus d’une demi-heure, malgré tous les secours qu’on s’empressait de lui prodiguer. C’est ainsi que je l’ai vue, en Hollande, s’évanouir dans le cabinet de M. Hope, après avoir jeté les yeux sur un petit tableau flamand, qui représentait une femme vendant des homards. J’étais à côté d’elle assise sur un canapé ; mademoiselle Bagarotti contait des histoires de revenants, lorsqu’on entendit dans l’antichambre un valet de chambre bâiller à haute voix, apparemment en se réveillant. Madame de Lamballe affecta un tel mouvement de frayeur, qu’elle tomba évanouie. Je lui ai vu faire mille fois des scènes de ce genre. Et, par suite, lorsque les attaques de nerfs périodiques, suivies d’évanouissement, devinrent à la mode, madame de Lamballe ne manqua pas d’en avoir de régulières deux fois la semaine, aux mêmes jours et aux mêmes heures, pendant toute une année. Ces jours-là, suivant l’usage des autres malades de cette espèce, M. Saiffert, son médecin, arrivait chez elle aux heures convenues ; il frottait les tempes et les mains de la princesse d’une liqueur spiritueuse ; ensuite il la faisait mettre dans son lit, où elle restait deux heures évanouie. Pendant ce temps ses amis intimes, rassemblés ce jour-là, formaient un cercle autour de son lit, et causaient tranquillement jusqu’à ce que la princesse sortît de sa léthargie. Telle était la personne que la reine choisit d’abord pour sa première amie ! Mais la reine sentit bientôt que madame de Lamballe était hors d’état de donner un conseil utile, et même de prendre part à un entretien sérieux : ce ne fut donc point par légèreté, comme on l’a dit, que la reine lui ôta sa confiance ; elle la jugea avec beaucoup de discernement. En même temps elle lui conserva tous les droits apparents de l’intimité, et la place de surintendante de sa maison, place recréée pour elle ; il n’y avait point eu de surintendante à la cour depuis mademoiselle de Clermont.

Le roi, dans la première année de son règne, alla à Marly pour s’y faire inoculer. Toutes les princesses furent de ce voyage, et j’y allai avec madame la duchesse de Chartres. Le voyage fut très brillant, et je m’y amusai beaucoup. J’y courus un très grand danger, ainsi que madame la duchesse de Chartres. Un jour nous étions au rez-de-chaussée, assises à côté l’une de l’autre sur un canapé, au-dessus duquel était, derrière nous, une grande glace. Nous nous trouvions en face d’une porte qui donnait sur la terrasse. M. le duc de Chartres et M. de Fitz-James s’amusaient à tirer au blanc, au pistolet chargé à balle ; ils étaient placés vis-à-vis de nous, mais nous tournant le dos. Une balle allant frapper une statue de marbre fut renvoyée par ricochet dans notre salon, et cassa, à deux doigts de nos têtes, la glace qui était derrière nous.