M. le marquis de Barbantane ne manquait pas d’esprit, mais il était persifleur, avec une politesse poussée quelquefois à l’excès, et il était peu communicatif.

On voyait encore souvent, les petits jours, au Palais-Royal, monsieur et madame Duchâtelet, qui ont depuis péri sur un échafaud. M. Duchâtelet était sérieux et silencieux, mais il avait, dit-on, beaucoup de mérite, et il a laissé des mémoires qui montrent la plus belle âme. Madame Duchâtelet eut toujours une conduite irréprochable, et ne se mêla jamais d’une seule intrigue ; ce fut elle que madame la duchesse de Grammont défendit au tribunal révolutionnaire avec autant de courage que d’énergie. M. de Talleyrand, qui à cette époque s’échappa de la France, et vint en Angleterre où j’étais, nous conta ce détail et de la manière la plus touchante. Madame de Grammont, appelée au tribunal, loin de se défendre, ne songea qu’à son amie, qui, présente à cet interrogatoire, les mains jointes et les yeux baissés, gardait un profond silence. Madame de Grammont dit en propres termes : « Que vous me fassiez mourir, moi qui vous méprise et qui vous déteste, moi qui aurais voulu soulever contre vous l’Europe entière, que vous m’envoyiez à l’échafaud, rien n’est plus simple ; mais que vous a fait cet ange (en montrant madame Duchâtelet), qui a toujours tout souffert sans se plaindre, et dont la vie entière n’a été marquée que par des actions de douceur et d’humanité ? » On les envoya toutes les deux au supplice avec M. Duchâtelet !…

A cette époque, on trouvait encore à la ville et à la cour ce ton de si bon goût, cette politesse dont chaque Français avait le droit de s’enorgueillir, puisqu’elle était citée, dans toute l’Europe, comme le modèle le plus parfait de la grâce, de l’élégance et de la noblesse. On rencontrait alors dans la société plusieurs femmes et quelques grands seigneurs qui avaient vu Louis XIV ; on les respectait comme les débris d’un beau siècle ; la jeunesse, contenue par leur seule présence, devenait naturellement, auprès d’eux, réservée, modeste, attentive ; on les écoutait avec intérêt ; on croyait entendre parler l’histoire. On les consultait sur l’étiquette, sur les usages ; contemporains de tant de grands hommes en tout genre, ces vénérables personnages semblaient placés dans la société pour maintenir les idées d’urbanité, de gloire, de patriotisme. Sous les auspices de ces vénérables personnes, il s’établit dans la société une secte très nombreuse d’hommes et de femmes qui se déclarèrent partisans et dépositaires des anciennes traditions sur le goût, l’étiquette et la morale ; ils s’érigèrent en juges suprêmes de toutes les convenances sociales, et s’arrogèrent exclusivement le titre imposant de bonne compagnie. On n’exigeait que deux choses : un bon ton, des manières nobles, et un genre de considération acquis dans le monde, soit par le rang, la naissance ou le crédit à la cour, soit par le faste, les richesses, ou l’esprit et les agréments personnels.

Cette société, dénigrante pour toutes les autres, excita contre elle beaucoup d’inimitiés : l’on s’accorda unanimement à la désigner par le titre de grande société, qu’elle a gardé jusqu’à la Révolution ; ce qui signifiait la mieux choisie et la plus brillante par le rang, la considération personnelle, le ton et les manières ; là se trouvaient, en effet, réunies toute l’aménité et toutes les grâces françaises. La politesse, dans ces assemblées, avait toute l’aisance et toute la grâce que peuvent lui donner l’habitude prise dès l’enfance et la délicatesse de l’esprit ; la médisance était bannie de ces conversations générales. Jamais la discussion n’y dégénérait en dispute. Là se trouvait, dans toute sa perfection, l’art de louer sans fadeur, de répondre à un éloge sans le dédaigner et sans l’accepter ; de faire valoir les autres sans paraître les protéger, et d’écouter avec une obligeante attention. Si toutes ces apparences eussent été fondées sur la morale, on aurait vu l’âge d’or de la civilisation.

Pour achever de peindre la grande société du XVIIIe siècle, il faut dire encore que, dans ses comités les plus intimes, on voulait surtout de la grâce, de la gaieté ou de l’originalité : la méchanceté était de mauvaise compagnie.

Ce qu’on ne pardonnait jamais, ce que rien ne pouvait excuser, c’était la bassesse ou des manières ou du langage, et celle des actions.

Cette grande société, ou la bonne compagnie, ne se bornait pas à prononcer des arrêts frivoles sur le ton et les manières ; elle exerçait une police sévère très utile aux mœurs, elle réprimait, par sa censure les vices que ne punissaient pas les tribunaux, la justice se chargeait du châtiment des mauvaises actions, et la société de celui des mauvais procédés. Sa désapprobation générale ôtait à celui qui en était l’objet une partie de sa considération personnelle. On bouleversait une existence par ces paroles terribles : « Tout le monde lui a fait fermer sa porte. » Cette puissance était celle de l’honneur ; elle fut souveraine jusqu’à la Révolution, et les personnes qui l’exerçaient d’un consentement unanime, sans opposition, comme sans révolte, avaient d’autant mieux le droit de s’appeler exclusivement la bonne compagnie, qu’elles n’abusèrent jamais de cet empire.

Dès les premiers jours de mon entrée au Palais-Royal, je fis les plus tristes réflexions sur ma nouvelle existence, et tout sembla concourir à les aggraver, et à augmenter la mélancolie que j’y avais apportée. Je ne parlais qu’avec défiance et circonspection ; je perdais ainsi l’espèce d’agrément qu’on avait jusqu’alors tant loué en moi, le naturel et la gaieté.

Après avoir passé six mois au Palais-Royal, j’avais éprouvé déjà tant de noirceurs et de méchancetés, que je résolus de m’en éloigner. Madame la duchesse de Chartres avait pris pour moi la plus vive amitié ; elle me faisait appeler sans cesse quand elle était seule dans son appartement : faveur qu’elle n’accordait à aucune autre. Ma conversation et ma gaieté lui plaisaient, et je trouvais très attachantes sa bonté, sa candeur et sa sensibilité. On lui dit beaucoup de mal de moi : elle n’en crut rien : elle me redit tout, elle me trouva de la modération, et, j’ose dire, de la générosité.

Cette conduite fut appréciée par madame la duchesse de Chartres ; elle s’attacha à moi avec une espèce de passion qui a duré dans sa force plus de quinze ans, et je puis dire, avec une parfaite vérité, que mon cœur y a répondu avec toute l’énergie et tout le dévouement dont il est capable quand il aime. Ce fut là le premier motif de l’ardente jalousie dont j’ai été l’objet pendant neuf ans au Palais-Royal.